C’était un soir de la semaine dernière, je sortais d’un rendez-vous de boulot. J’avais bien travaillé : je venais de passer un paquet de journées à écrire un livre de commande et la ligne d’arrivée approchait enfin. J’étais épuisé, j’avais un peu mal aux tempes, mais je me sentais incroyablement léger.

Au-dessus du boulevard de Charonne, le ciel était violet. Et moi, je glissais sur un coulis de lumière : les réverbères des rues adjacentes, la lueur des globes plantés sur le terre-plein, un néon prune au loin, des guirlandes rouges et jaunes aux terrasses… En découvrant qu’un bistrot du quartier s’appelait L’Évidence, j’ai joué un peu avec son nom : les vies denses ? Les vits dansent ?

J’ai repris mon chemin en me disant que j’étais dans une de ces illustrations qui me faisaient rêver, quand j’étais petit ; ces couvertures du magazine Spirou où l’on voyait la foule marcher dans les lumières de la ville. Je me souviens surtout d’une qui avait un encrage spécial : on l’enroulait autour d’une lampe de chevet pour avoir l’illusion que les ampoules dessinées brillaient pour de vrai. Et moi, dans mon village minuscule où l’on n’était entouré que de noir et d’humide, je me disais : c’est là que je vivrai, quand je serai grand. Dans une rue avec plein de couleurs et plein de gens.

Demain, à la même heure, je ferai le même chemin, dans le même sens. Mais cette fois, j’aurai franchi pour de bon la ligne d’arrivée : j’aurai abandonné la version finale de mon texte aux mains de ceux qui me l’ont commandé et, franchement, je n’aurai pas volé l’argent reçu en retour. Je serai fatigué et j’aurai peut-être un peu mal aux tempes, mais je sais déjà que je me sentirai léger. Seulement porteur d’envies denses, d’envies qui dansent, d’envies de vies qui dansent… Et pour faire éclore tout ça, une rue avec plein de couleurs et plein de gens. Vivement demain soir.