Fin de journée à Paris. Le ciel d’août étincelle au-dessus des retardataires qui sortent des bureaux. Comme d’habitude, les gens regardent dans le vide, droit devant eux. Mais aujourd’hui, on voit bien qu’ils avancent sans conviction : l’air est moite, presque ruisselant. Autant traîner des pieds et prendre le temps de respirer malgré tout. Ce sera dix fois pire, dans la touffeur du métro.

Rue Feydeau, le type est assis dans un encadrement de porte, ses sacs bariolés à ses côtés. Il a une quarantaine d’année, peut-être un peu moins.
— Bonsoir, ça va ? Je peux te demander une cigarette ?

Pourquoi est-ce que je n’hésite pas un instant ? Ça fait des mois que je n’en donne plus, des cigarettes : certains matins, quand je pars bosser, j’en refuse quatre ou cinq, rien que sur les deux cents mètres qui me séparent de la station de métro. Alors, pourquoi lui ? Parce que sa tronche me revient ? Parce qu’il a une voix paisible et des bons plis d’humanité au coin des yeux ? Parce que je suis d’humeur ? Parce qu’hier soir, j’ai encore vu des gens dormir avec leurs enfants sur les trottoirs de Bastille et que je n’ai pas supporté de vivre dans un monde qui tolère ça ?

En prenant la cigarette que je lui tends, il désigne une thermos enturbannée dans un sac Monoprix :
— Si tu veux je t’offre un café.

Je le remercie, ça ira. On échange quelques mots en tirant sur nos clopes. Quand je me relève pour le saluer, il a un geste de la main :
— Attends. C’est quoi ton prénom ?
— Arno, et toi ?
— Franck. Passe une bonne soirée, Arno.
— Toi aussi, Franck.

Ah oui, voilà pourquoi : parce qu’on est tous des gens avec un prénom, au bout du compte. Je reprends mon chemin, sous le ciel d’août qui étincelle. En traînant un peu des pieds, à cause de la touffeur qui m’attend dans le métro.