1350055878048.jpgÇa commence par une file d’attente, malgré les billets réservés depuis des mois : un vigile musclé, des gens surpris de devoir faire la queue… Et lorsqu’on finit quand même par entrer, on se retrouve au sein d’une gigantesque masse humaine, un peu comme dans les heures de pointe de la ligne 1, mais en pire. On est absorbé par ce truc gélatineux et multicéphale qui pue la sueur, pérore, pépie dans son téléphone portable, remâche des commentaires d’une vacuité insoutenable, se raconte ses soirées VIP et en oublie de regarder les toiles.

Et ça te presse, et ça te pousse, et ça te bouche la vue, et ça se colle en travers de ton chemin. On dirait une foule de méduses inertes, vomies par une marée hostile.

Alors on enrage, on bout, on soupire bruyamment, on essaie de se boucher les oreilles et on rêve de serial-buter ce gros tas de cons. Et moi, à ce stade de la soirée, j’étais à deux doigts de m’écrouler pour chialer tout mon saoul façon Calimero, parce que merde, quoi, à la fin. Ça fait 25 ans que les toiles de Hopper me fascinent. Deux décennies et demi que je caresse le projet d’un billet d’avion pour Chicago, Illinois, juste pour aller voir à quoi ça ressemble en vrai, Nighthawks (et peut-être même découvrir ce qu’elle tient à la main, la femme en rouge).

Mais ce qu’il y a de réjouissant avec les cons, finalement, c’est qu’ils finissent par rentrer chez eux. Faut bien qu’ils préviennent leurs followers Twitter. J’imagine que ça a dû donner des tas de : « Expo Hopper #check. J’ai trouvé ça #TrèsJoli. » Tout à coup plus clairsemée, la foule s’humanise. Elle n’est plus qu’un groupe de gens qui regardent des toiles. Il y a des très jeunes et des très vieux, des qui s’approchent respectueusement pour voir les coups de pinceau, d’autres qui prennent de la distance en écarquillant les yeux. Et plus personne ne parle très fort de sa « prod en cours pour Canal + », en marchant très vite et en jetant un œil distrait sur les gravures, comme cette fille que j’aurais volontiers étranglée vingt minutes plus tôt.

Alors elle te saute à la tronche, la magie de Hopper : une lumière spectaculaire, des reliefs vertigineux, une palette invraisemblable, de l’âpre, du chaud, du fragment, de la démesure et du doux-amer qui t’emmènent loin, loin… Et ces toiles que je croyais connaître par cœur, tellement je me suis usé les yeux sur leurs reproductions pendant des années, j’ai réalisé que je ne les avais jamais vues, même de loin ; tout simplement parce que cette luminosité palpable et ces couleurs saisissantes, aucun photographe et aucun imprimeur au monde ne sauront jamais les restituer.

(Et maintenant, je sais ce que le femme en rouge tient entre ses doigts…)