C’était il y a un an, un soir d’hiver et de pluie glacée. Le chef des pompiers avait sauté du véhicule de secours pour me rejoindre en petites foulées. La trentaine arrogante, menton carré et regard perçant.

— Alors, qu’est-ce qu’on a ?
— C’est un vieil homme, un sans-abri. Il est coincé dans l’entrée de l’immeuble, en pleine panique. Je dirais qu’il a dans les 75 ans à vue de nez, peut-être moins. Il souffre visiblement de confusion mentale et ne parle pas français. En tout cas, il a les pieds en sang, c’est pour ça que le samu social ne peut pas le prendre en charge.

Mon interlocuteur avait froncé un sourcil gorgé de testostérone et de suffisance :

— Vous savez, m’sieur, on a pris des risques pour venir ici. On a des femmes et des enfants, nous aussi. Et pendant qu’on bavasse, là, il y a peut-être de vraies urgences qui nous attendent.
— Dites, c’est pas moi qui vous ai demandé de griller tous les feux rouges pour débouler. J’ai passé une heure et demie au téléphone avec les gens du samu social, mais ils ne veulent rien faire. De toute façon, ils n’ont plus de nourriture ni d’hébergement pour ce soir. Ils m’ont conseillé d’appeler le 112. C’est ce que j’ai fait, et j’ai expliqué posément et intelligiblement la situation au régulateur. S’il a décidé de faire appel à vous plutôt qu’aux flics ou au samu, c’est votre affaire ; ne vous en prenez pas à moi. En attendant, on a un vieil homme malade et terrorisé qu’il faudrait soigner, si vous voyez ce que je veux dire.
— Oh, mais ne vous inquiétez pas, m”sieur. On va vous en débarrasser, de votre colis encombrant, puisque c’est ça que vous voulez.
— QUOI ? Vous croyez que j’ai besoin de vous pour virer à ma place un type qui fait tache dans mon hall, c’est ce que vous insinuez ? Vous feriez mieux de faire votre boulot, plutôt que de m’insulter : je vous ai appelés pour prendre en charge une personne malade.

Le galonné s’était approché à regret de l’entrée de l’immeuble. À la vue des uniformes, le vieil homme s’était blotti dans un angle en tremblant.

— Mais il a l’air très bien, le petit monsieur. Rien ne prouve que c’est un SDF !
— Vous vous foutez de ma gueule ou vous avez perdu l’odorat ?
— Oooh, comme vous y allez. Des petits vieux qui se chient dessus, ça arrive.
— Et qui ont une corde à la place de la ceinture, et qui marchent pieds nus dans Paris en plein décembre, et qui laissent des traces de sang derrière eux, et qui délirent, et qui sont dans un état de morbidité avancée… Arrêtez de dire n’importe quoi et faites quelque chose pour l’être humain qui est là et qui a besoin d’une assistance médicale.

Pendant qu’il daignait enfin s’occuper du vieux monsieur, un autre jeune pompier m’a entraîné à l’écart.

— Faut pas en vouloir au chef, m’sieur, il est un peu à cran. Mais vous savez, des gens comme le monsieur, là, rien que ce soir, il y en a des milliers dans les rues de Paris.
— D’accord, mais lui, si on ne le soigne pas, il va mourir. Vous avez vu ses pieds ? Ça ne m’étonnerait pas qu’il ait un gros diabète.
— Vous savez m’sieur, c’est vrai, ce que dit le chef : on a d’autres urgences. On ne peut pas traverser tout Paris pour amener celui-là à Nanterre, alors qu’on sait déjà qu’ils vont nous le refuser. Ils sont débordés, eux aussi.
— Qu’est-ce que vous allez faire, alors ?
— Honnêtement ? On va faire semblant de le prendre en charge pour vous rassurer. Et puis on va le relâcher trois rues plus loin, parce qu’on ne peut pas s’occuper de toute la misère du monde.

Je les ai regardés embarquer le vieil homme sous la pluie battante en ravalant ma colère, ma rage et mes larmes. En me demandant comment l’humanité fait pour se regarder dans la glace, le matin, alors qu’elle se vautre dans l’oubli de soi-même : le gouvernement de l’époque, qui venait d’annoncer une réduction des logements d’urgence ; ce pompier, si arrogant et déjà tellement cloqué de cynisme ; et puis moi, aussi, qui vois régulièrement des familles entières dormir sur les trottoirs de Bastille et qui passe mon chemin en essayant de penser à autre chose.

Alors quand je lis que Cécile Duflot veut débloquer 50 millions d’euros supplémentaires et réquisitionner des bâtiments appartenant à l’église, aux banques et aux assurances, pour grossir le nombre des 19 000 hébergements d’urgence, j’ai envie d’applaudir et de remercier (Je ne mets pas de lien vers les sites d’actu, vous trouverez bien vous-mêmes. Surtout, la polémique avec l’inénarrable Cardinal Vingt-Trois m’épuise et me lasse…)

Quant aux pompiers de Paris, ils ne sont pas près de me fourguer un calendrier, cette année.