C’est le train du dimanche soir. Dernière gare avant le terminus.

Une vieille monte. Elle est habillée comme toutes les vieilles de par chez moi, avec cette horrible blouse en nylon à fleurs bleues qu’elles se procurent par je ne sais quel moyen mystérieux. Une filière clandestine, sûrement. J’imagine une usine secrète au Kazakhstan, des trafiquants sans foi ni loi, et, en bout de chaîne, un dealer de blouses nylon qui se faufile dans la nuit et qu’elles s’en vont retrouver à petits pas fébriles, derrière la haie d’un pâturage mal famé.

Son sillage transporte l’odeur caractéristique des gens qui se sont tellement confits dans l’alcool qu’ils exsudent de la vinasse pure. Mais c’est quand elle s’assoit près du radiateur du train que tous les voyageurs répriment une nausée : les bouffées de chaleur soulèvent un fumet d’urine intense. Pas de la pisse fraîche, non. Plutôt du remugle de latrines à ciel ouvert qui aurait séché pendant des jours et des jours sous un soleil de plomb.

Les gens toussotent, écarquillent les yeux, se réfugient le nez dans leur écharpe. Les moins valeureux vont chercher leur salut en bout de rame, en vain : le mélange satanique d’alcool rance, de sueur sale et de pisse concentrée les poursuit. Il s’immisce dans la fibre des manteaux, tapisse les muqueuses nasales et se fraie tranquillement un chemin jusqu’aux cerveaux, qu’il paralyse en les submergeant.

Un autre jour, j’aurais peut-être éprouvé un peu d’empathie pour cette vieille cristallisée de solitude et de négligence de soi. Mais là, on est dimanche soir. Je ramène mes enfants à leur maman, au terme d’un de ces week-ends dérisoires qui passent trop vite et où on n’a le temps de rien ; je suis de triste humeur. Alors la vieille qui pue, moi aussi, je la hais. Mentalement, je la mets à bouillir pour désinfecter le tout, peau et nylon. Et je vois bien qu’autour de moi, les autres n’ont pas plus d’égards. In petto, certains se la karchërisent à qui mieux-mieux, d’autres l’aspergent d’eau de javel, d’autres encore se surprennent à songer avec nostalgie aux bûchers de l’Inquisition et à leurs flammes libératrices.

Un très long quart d’heure s’écoule ainsi, avant que le chef de bord ne fasse l’annonce traditionnelle au micro : “Mesdames et Messieurs, nous arrivons en gare de Truc, terminus de notre train. Nous espérons que vous avez effectué un agréable voyage.” Et là, dans ce champ de ruines où des dizaines de quasi-cadavres cherchent un filet d’oxygène pour survivre, une voix s’élève, une seule. Celle de la vieille qui pue, justement. Une voix grasse qui roule ses grumeaux. Et qui, benoîtement, déclare à l’assemblée médusée : “Ah bah quand même ! C’est pas trop tôt !”