« Pourquoi pleurez-vous, Votre Altesse ?, demandèrent ses conseillers.
— C’est de savoir qu’il y a tous ces pauvres dans les rues, qui me rend triste, expliqua le roi. Tous ces gens au chômage ou au RSA, sans espoir, avec leurs vilains vêtements et leur regard vide… Et tous ces enfants blêmes et mal nourris… Je ne peux pas m’empêcher de penser à eux, nuit et jour. Je ne trouverai le repos que lorsqu’on aura éradiqué la pauvreté dans mon royaume. »

À grands frais, on manda les meilleurs économistes, les plus grands philosophes, les idéologues les plus imaginatifs, les religieux les plus érudits… Mais leurs propositions s’avérèrent complexes, parfois contradictoires, impopulaires et fort difficiles à mettre en œuvre. Alors le roi errait comme une âme en peine dans ses jardins, la larme à l’œil et la couronne en bataille.

Un après-midi, alors que le jour commençait à décliner, un homme encapuchonné d’ombre se présenta aux portes du château. Si les gardes avaient pris le temps de l’observer de près, sans doute auraient-ils reconnu le diable, à son odeur de soufre et son front cornu. Mais, prétendant s’appeler Rolex Cortex, il se présenta comme le plus grand magicien à cent mille lieues à la ronde. « Si vous me menez jusqu’au roi, je lui aurai rendu sa joie de vivre avant le coucher du soleil. »

À cette nouvelle, le roi accourut, tremblant d’espoir :
— On me dit que tu peux supprimer la pauvreté du royaume ?
— C’est exact, Sire. En moins d’une minute, si tu le désires.
— Sans faire de mal à personne ?
— Je te le garantis, Majesté.
— Sans changer la constitution ?
— C’est cela, Sire.
— …Et je n’aurai plus jamais la tristesse de savoir qu’il y a des pauvres dans les rues ?
— Plus jamais.
— Alors vite ! Si tu dis vrai, tu recevras un million de pièces d’or. »

Aussitôt, le diable déplia un parchemin sur le bureau du souverain. « Sire, veuillez écrire vous-même votre problème avec ce crayon. » Tout à son excitation, le roi traça à la hâte :

“Il y a trop de pauvres dans ce royaume.”

Lentement, le faux mage gomma quelques lettres et les remplaça par d’autres.
« C’est tout ? demanda le roi.
— C’est tout, répondit tranquillement Satan.
— Tu m’as menti.
— Ne sois pas injuste, sire. Tout à l’heure, il y avait énormément de pauvres dans ton pays. Tu éprouvais de la sympathie pour eux. Tu te demandais comment réduire les inégalités dont ils étaient victimes…
— C’est vrai, admit le roi.
— Eh bien ce n’est plus le cas.
— …
— …
— Bon sang, mais tu as raison ! », s’exclama le monarque, ivre de joie.

Cette nuit-là et toutes celles qui suivirent, quelques enfants souffrirent tout de même de la faim et du froid, aux abords du palais. Mais personne ne s’en émut : ce n’étaient plus des pauvres.

Quant au diable, le seul souvenir qu’il reste de son passage sous les traits de Rolex Cortex (outre un trou d’un million de pièces d’or dans les caisses du royaume), c’est un parchemin, oublié sur une table du palais. On peut encore y lire ceci :

“Il y a trop de pauvres d’assistés dans ce royaume.”