L’actualité du jour, au rayon “liberté d’expression”, Kozlika la résume très bien ici.

Pas grand-chose à voir, mais les détours de l’association d’idées m’ont rappelé que je n’avais jamais mis en ligne ce billet, qui date du 4 août dernier. Pas mis en ligne, parce que… J’en sais rien, en fait. Appelons-ça une espèce de pudeur, ou bien l’impression de ne pas être légitime (c’est quand même vachement plus facile de ne pas aimer les gens que de les aimer, hein…).

En même temps, j’ai dû le réécrire une bonne dizaine de fois, jamais trop satisfait de la forme. Alors voilà, tant pis s’il est mal foutu, cette fois je le poste.

C’est bizarre, la vie.

Ce matin, une enveloppe glisse du bordel qui s’empile sur mon bureau. Looping élégant, et atterrissage en douceur entre la corbeille pleine et une paire de chaussettes sales : la toute dernière lettre que j’ai reçue de Lolo-la-star. Aucune idée de ce que ça foutait là, je n’avais pas revu ce truc depuis des années.

Et puis ce soir, justement, un mail de la Goyo qui s’invite à bouffer dans trois semaines après deux ans et demi de silence radio.

Voilà, c’est comme ça, la vie. Aigre-doux.

Doux, parce qu’avec la Goyo et son chéri, je sais qu’on va reprendre la conversation à l’endroit exact où on l’avait laissée la dernière fois, et que ce sera un joli moment avec de l’amitié et du vin (et puis un peu de bouffe, aussi, on est très terriens).

Aigre, parce que c’est pas encore cette année que je vais revoir Lolo-la-Star, et qu’il fait chier, ce con.

Avec Lolo, la Goyo et quelques autres, on faisait du théâtre. Ça avait commencé au lycée (“Eh ! Nonal ! On cherche un mec pour jouer Pâris dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu. Normalement, il est beau, mais avec ton air efféminé, ça pourrait donner un truc rigolo. T’en es ?”), et puis on avait continué à la fac. Le répertoire n’avait rien de révolutionnaire (Anouilh, Giraudoux, on a vu plus rock’n’roll), la mise en scène n’avait pas inventé l’eau tiède, et certains d’entre nous étaient même vraiment très mauvais. Mais on se marrait bien, on répétait comme des brutes, et on arrivait parfois à jouer dans de vrais théâtres. Systématiquement, la pauvresse qui nous mettait en scène, artiste aigrie à la vocation ratée (et ex-prof de français de La Goyo), claquait tout le fric de la billetterie en champagne et petits fours pour ses “ââââmis du théââââââtre”, entendez les tristes cons auprès desquels elle essayait de se mettre un peu en valeur. Après coup, comme j’ai vraiment travaillé un peu dans le “théââââââtre” et fréquenté les mêmes, je me dis qu’ils devaient bien se marrer dans son dos…

Après les répétitions, Lolo-la-Star dormait chez moi, parce qu’il n’avait plus de train pour rentrer dans cette petite ville de province, capitale mondiale du Lexomil. J’habitais une chambre de bonne dans un quartier à peu près sympa. Le jour, j’entends. Parce que la nuit, il y avait quelques bandes de gros cons qui tournaient pour “casser des tarlouzes”. Lolo n’avait pas tellement l’air d’une “tarlouze”, pour reprendre leur vocabulaire de primates haineux, mais il m’accompagnait. Et moi, avec mes 50 kilos tout mouillés, mes longs cheveux blonds, mes boucles aux oreilles et mes attitudes un peu plus évoluées que les leurs, j’étais une proie désignée. Comme quoi les apparences sont trompeuses, mais là n’est pas la question.

Ça fait qu’il nous est arrivé plusieurs fois de courir très vite pour regagner mon clapier.

Et que Lolo, il a dû en avoir marre, de courir.

Marre aussi, sans doute, de l’ambiance pourrie de cette ville de province. Et plus très envie de se cacher.

Il était comme ça, Lolo. C’était un “taiseux”, comme on dit chez moi. Pas le genre à faire un coming-out spectaculaire.

Et nous, gauches et cons, empêtrés dans nos pudeurs imbéciles. On savait bien qu’il avait un amoureux, mais ça ne nous regardait pas. Et comme il ne voulait pas en parler, on se rassurait de nos petites lâchetés en se disant qu’il valait mieux “respecter son silence”. Tu parles ! Complètement bloqués à l’idée toute simple de lui dire “Lolo, on est au courant, parlons-en si tu veux, n’en parlons pas si tu ne veux pas, mais allons boire un verre. Et puis ton copain, tu nous le présentes ou pas, mais un type que tu aimes, on l’aime”. Alors on n’a rien dit.

Un beau jour, il a tout plaqué et il s’est barré très loin avec son amoureux.

“Tout plaqué”, ça veut dire aussi ses études. Pourtant, j’avais jamais vu un mec aussi brillant, aussi obstiné, aussi élégant. Le genre à apprendre deux langues étrangères en même temps, sur le tard, et à les parler couramment. Comme ça, en se jouant. Comme si ça n’était pas plus difficile que d’apprendre une recette de biscuits ou un haïku.

L’exil a duré un an au moins, je ne me rappelle plus exactement. Et puis il a fini par rentrer en France. Je me souviens d’une belle soirée, dans un appartement parisien. On s’était retrouvés dans un bar, on avait fait la fête toute la nuit, une fête bizarre, comme en famille. Au petit matin, on était allés manger un morceau, et j’avais repris mon train à la gare Saint-Lazare.

Cet été-là, la Goyo se mariait. Elle avait une famille vachement traditionnelle, la Goyo. Alors le mariage ne l’était pas moins : beau château, belles toilettes, et Nonal à la messe, au secours (j’avais poussé l’amitié jusqu’à mettre une cravate, oui m’sieurs-dames. L’UNIQUE fois dans la vie du Nonal où je me suis obligé à supporter cette torture). Après la messe, on était allés chercher Lolo à la gare, et on avait dansé.

L’été d’après, c’est Lettres-Classiques qui se mariait.

Bon, Lettres-Classiques, on l’aimait bien, mais il faut reconnaître que c’était quand même une grosse tache. Le genre à classer ses livres par numéro de catalogue, dans sa bibliothèque, et à ne lire que de la littérâtûûûûûre : pour être dans ses étagères, il fallait être mort et chiant.

Et son mari, à Lettres-Classiques, c’était le paroxysme hystérique de l’hétéro-beauf. Viril, vulgaire et con, je dirais pour résumer. Assez beau, aussi, aux yeux de Lettres-Classiques, et surtout très très bien membré, comme il a eu la délicatesse de nous l’apprendre le jour où elle nous l’a présenté.

Et là, cette conne de Lettres-Classiques, elle a mis les deux pieds dans le plat avec la subtilité qui l’a toujours caractérisée. Une semaine avant son putain de mariage à la con, elle a téléphoné à Lolo-la-Star, pour lui dire “tu sais, Lolo, ça me ferait très plaisir que ton chéri vienne à mon mariage”, en minaudant comme une connasse[1].

Qu’est-ce qu’il en avait à foutre, le chéri de Lolo-la-Star, de venir voir l’accouplement officiel d’une prof de français frustrée avec un pithécanthrope ? Est-ce qu’elle croyait vraiment que ça l’amuserait de danser la lambada au milieu de débiles qui le reluqueraient avec insistance, pour voir à quoi ça ressemble, un pédé ? Et Lolo, il allait faire quoi ? Revenir dans cette ville de merde, qu’il avait fuie quelques années plus tôt, et faire un coming-out spectaculaire devant tous ces cons, jouer la folle de service, même, JUSTE POUR AMUSER MADAME ?

Ça a été une des pires soirées de ma vie.

On a passé la nuit à naviguer entre la salle des fêtes minables où la noce “battait son plein”, comme on dit, et la gare, à guetter l’arrivée de chaque train en provenance de Paris.

Lolo-la-Star n’est pas venu. Je ne l’ai jamais revu. J’ai aussi perdu de vue Lettres-Classiques dans la foulée, parce que la présence de son yéti de mari devenait décidément trop insoutenable. Et puis on s’est tous un peu échappés dans la nature. De la bande, il n’y a plus que la Goyo que je revois à intervalles plus ou moins réguliers. Elle, elle a changé de mari depuis son beau château. Elle n’a pas perdu au change : avec ceui-là, elle est heureuse.

Il y a deux mois, ça a débattu sec dans la blogosphère et ailleurs, sur l’intérêt ou non de la gay pride. Je me suis bien gardé d’en parler ici parce que je n’avais aucune légitimité à le faire. Mais j’attends avec impatience le jour où on ne sera plus obligés de perdre de vue des copains, quand on a vingt ans, juste parce qu’ils sont pédés[2] et que c’est compliqué, surtout en province.

Notes

[1] Non, je ne suis pas vulgaire. C’est juste un peu de colère intacte.

[2] Un hétéro qui dit “pédé”, c’est toujours un peu suspect. Alors je précise : je dis “pédé” parce que les pédés que j’aime disent “pédé”. Le jour où ils diront “clou de girofle” ou “palimpseste”, je dirai “clou de girofle” ou “palimpseste”.