Bob, c’est mon ami et je l’aime.

Mais des fois, il est quand même très con.

L’autre soir, on dînait gentiment dans un restaurant pakistanais où je n’avais pas remis les pieds depuis des lustres. La soirée se passait tranquillement, on éclusait du vin en disant des bêtises, et j’arrivais même à oublier l’inéluctable moment où le gars nous glisserait l’addition et les petits bonbons à l’anis, et où il faudrait dégainer le portefeuille sans laisser paraître les sueurs froides.

Bref, je me détendais en me concentrant sur les cheese-naans.

Quand soudain, ce con me demande (pour la soixantième fois cette année) :
“Mais au fait, Nonal, qu’est-ce que tu as fait de ta collec de BD ?
— Bin je te l’ai déjà dit, je l’ai vendue.
— Ah oui, c’est vrai. Mais tu en as tiré un bon prix ?
— Non, ça aussi, je te l’ai déjà dit. Je l’ai vendue au cinquième de sa valeur, à peu près. Un peu moins, sûrement.
— Aaaah ouaiiiis… C’est un marchand qui te l’a reprise ?
— Oui, c’est ça”, j’ai lâché, un peu fatigué par ces questions qui reviennent sur le tapis à chaque fois qu’on se voit.

Ma collec de BD. Il y avait de tout, essentiellement du franco-belge hors d’âge. Mais de l’indépendant, aussi, et puis des Schuiten, des Trondheim, des Larcenet, des Tardi, des Pratt, des Sfar, des Blain, presque toute le catalogue des éditions Fluide Glacial, des trucs de mon âge, quoi. Et encore des incunables, du joliment imprimé, de l’amoureusement conservé, du rare et cher, du durement acquis. Un Tintin en noir et blanc, beaucoup de premières éditions couleurs, tout un tas de trucs ramenés de Belgique. Même des premières éditions de Michel Vaillant, c’est vous dire si j’étais pas sectaire… Et tout ça vendu au poids, à un enfoiré de marchand qui chipote la camelote, qui me fait le coup des temps qui sont durs, de la trésorerie qui manque et du banquier qui fronce les sourcils… Putain, ma collection, pour tout vous dire, elle couvrait deux murs de l’ancienne baraque, et c’était pas des petits. De tout ça, je n’ai plus rien, sauf les Franquin dont je n’ai jamais réussi à me séparer.

Et Bob, donc. Content de ses vacances, de sa belle maison, et de l’ordinateur très cher qu’il va s’offrir pour la rentrée. Au chaud, pas tellement concerné par le mot “nécessité” : “tu sais quoi, Nonal ? Je trouve ça formidable, ce que tu as fait. Très courageux. Tu t’es détourné de ces trucs matériels, et tu ne le regrettes pas. C’est une sacrée leçon, je trouve”.

L’humiliation, quand c’est tout chaud, c’est déjà très indigeste. Mais servi froid plusieurs mois plus tard par un copain bien intentionné, ça vous reste dans la gorge pendant un long, un très long moment.