Le vendredi, chez moi, c’est “la journée du papa”. Les deux minus de 4 ans et demi ne vont pas chez la nourrice : non seulement je les emmène à l’école le matin, comme d’habitude, mais je vais aussi les chercher le midi. Je les nourris, je les remets entre les griffes de la maîtresse à 13h30, je les récupère trois heures plus tard, et on mange un pain au chocolat.

Quatre voyages. Ca veut dire supporter à quatre reprises le voisinage des innombrables mères de famille de Trouducul-sur-Mer, qui poussent leur poussette avec une passion appliquée, comme Sysiphe sur sa colline. On dirait une grappe de bousiers hystériques, qui rentreraient chez eux après avoir été lâchés dans un tas de fumier. C’est un rituel bien rôdé : une demi-heure avant l’ouverture des portes, toutes les Trouducaises convergent vers l’école maternelle, le front bas et l’oeil hagard, le groin rougi par le vent, dans un unanime crissement de roues.

Car on est dans un monde clos dont vous ne soupçonnerez jamais l’existence. Pour l’imaginer, il faut avoir connu ces vallées entourées de montagnes si infranchissables que les gens n’y peuvent se reproduire qu’entre cousins. Oh, certes, Trouducul n’est qu’une vaste plaine, ouverte sur la mer, le bocage et la forêt. Il serait facile au Trouducais d’aller chercher femme ailleurs, pour s’aérer l’ADN. Oui, mais voilà : on ne sort pas de Trouducul. C’est comme ça. La minuscule sous-préfecture d’à côté, c’est la grande ville. La modeste agglomération d’où je viens, l’enfer urbain. Et Paris, c’est une carte postale de la Tour Eiffel envoyée par Mémé le jour de la sortie des “aînés”, comme ils disent : six heures de bus aller-retour, c’est un peu long, mais qu’est-ce qu’on a bien mangé ! Hein, Henriette ?

Du coup, le Trouducais se marie avec sa cousine germaine. Ne croyez pas que j’exagère : 2500 habitants, sept familles. Comprenez qu’au bout d’un moment, les gènes s’épuisent. Comme ça fait des générations que ça dure, la cousine est encore plus moche que sa mère. Ici, quand on croise une femme qui n’a pas les dents chevalines, le menton en galoche, le teint rouge brique, les oreilles décollées, l’oeil porcin, les cheveux poisseux, les chicots pourris, le corps difforme, et leurs PUTAINS DE LUNETTES EN METAL BLEU comme j’en portais en 1982, on lui crache dessus : salope de parisienne, va. Pareil pour leurs chevaliers servants : même carnation cramoisie, même silhouette indéfinissable, avec en plus ce je-ne-sais-quoi de brutal dans leurs yeux injectés de testostérone et de mauvaise bière.

Quand la Trouducaise devient femme, l’accomplissement de sa vie prend corps sous la forme d’une poussette. C’est à la fois son signe extérieur d’existence, sa raison de vivre, son horizon, et la justification de sa présence ici-bas. Alors elle pousse, inlassablement. Les plus chanceuses, parturientes de frais, peuvent exhiber un bébé morne, à qui le vent de noroît laissera la goutte au nez et l’oeil terne de ses aïeux. Mais toutes ne peuvent pas se targuer d’avoir été fécondées récemment. Qu’importe, elles poussent du vide. Et, quand les grilles s’ouvrent et que les gamins s’ébattent, elles obligent leurs morveux de cinq ans à grimper dedans, pour justifier l’engin.

Vilain LeChieur, qui raille l’amour maternel de tes concitoyennes, tu seras puni pour tes sarcasmes ! N’est-il pas normal que ces femmes sans horizon placent tous leurs espoirs dans leurs enfants ?

Ah oui, mais non. Elles sont moches, bêtes et consanguines, mais on n’est pas dans un de ces nombreux endroits que le libéralisme à outrance a laissés exsangues. Ici, du boulot, il y en a. Beaucoup plus qu’ailleurs, même. Rien à voir. A Trouducul, la plupart des enfants n’ont aucune carence alimentaire. Ils manquent juste d’un peu d’amour, de culture, et d’une autre fenêtre sur la vie que la lobotomie quotidienne infusée par TF1 et consorts. On ne les a pas conçus pour eux-mêmes, mais seulement parce qu’ils étaient le moyen d’accéder à un rang, de franchir une étape. D’ailleurs, on adhère à l’association de parents d’élèves dans le même but. Le parcours scolaire de sa progéniture, on s’en bat le coquillard avec autant de ferveur qu’on assène des gifles au mouflet. Ce qu’on veut, c’est pouvoir postillonner d’égal à égal avec les enseignants, pour se sentir quelqu’un. Le reste, on s’en fout. Pourvu qu’on mange bien à la choucroute annuelle et que ces feignants d’instits emmènent bien les CM2 en classe de neige (ça dure depuis 47 ans, y a pas de raison que ça change), et tout ira bien.

Alors bon, moi, les attroupements hébétés sur le parking de l’école, j’ai un peu tendance à les fuir. D’autant que je cumule les fautes de goût : d’abord, je ne suis pas d’ici, c’est louche. Ensuite, je suis ce que dans leur jargon un peu technique, ils ont coutume de désigner sous le terme spécialisé de “grosse tarlouze” (leur homophobie approximative englobe quiconque dispose de plus 500 mots de vocabulaire). Et enfin, trahison suprême, je vis avec leur ennemi intime : une prof, vous pensez !

Du coup, j’arrive systématiquement en retard à l’école, quand l’air est plus respirable.

Pas de bol, il y en a une qui a repéré mon manège, et qui, pour une raison que j’ignore, a calé ses horaires sur les miens.

Alors moi, bêtement, parce que ma mère m’a élevé dans un héritage judéo-chrétien de traditions gluantes, j’ai commencé à dire “bonjour”. Elle m’a répondu, et c’est devenu une habitude.

Et voilà que ce matin, elle a réglé son pas dans mon pas à moi (et les roues de sa poussette dans les jambes juvéniles de mes minus), et qu’elle s’est mis en tête de me faire la causette. Considérations météorologiques d’abord (pour m’apprivoiser, sans doute), puis carrément politiques :

- Vous avez vu, les jeunes ?
- Non, je ne regarde pas la télévision.
- Hé bin ils ont tout cassé, hier soir.
- Dans les manifs ?, ai-je feint de m’intéresser.
- Oui, tout ! Les vitrines de cafés, les commerces… Alala !
- Mmmm.
- Enfin bon, c’est pas encore chez nous…, a commencé cette imbécile heureuse qui est née quelque part, comme aurait dit Brassens.

Puis embrassant du regard le petit millier de maisons de Trouducul-sur-Mer (d’où le dernier jeune qui s’était égaré est reparti sous les quolibets des habitants, enduit de goudron et de plumes, en 1973), elle a eu ce mot magnifique :

- …mais ça va pas tarder à nous tomber dessus.

Là, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire, avec un poil d’ironie :

- Ah ça ! Avec tous les étudiants qu’on a ici…

Alors elle a conclu, admirable de connerie assumée :

- C’est sûr.