Milieu de matinée. Les collégiens ont rejoint le mouvement de grève contre le CPE. À distance, quatre mères de famille surveillent leur progéniture.

Celle qui se trouve à ma gauche attaque bille en tête :

— Je disperserais tout ça à coups de bombes, moi !
— Des lacrymos ? C’est violent !, tempéré-je.
— Pourquoi des lacrymos ? Je vous parle de bombes. Boum ! Des morts au milieu, pour ouvrir le passage, et les autres au boulot !

Les autres ricanent, l’air gêné.

Le passage d’un élu fait diversion. La poseuse de bombes m’interpelle :

— Vous n’allez pas l’interviouver, celui-là ?
— Pas besoin, j’ai rendez-vous avec lui cet après-midi.

Ricanements gras et regards de connivence :

— Vous avez rendez-vous ? Hé bin ! Vous n’avez pas peur !…
— Pourquoi ?
— Pour votre cul ! Il va à Sainte-Gadelle-en-Tarbouif.
— Hein ?
— À l’aire de repos de Sainte-Gadelle, sur l’autoroute. C’est là qu’ils vont tous.

Abasourdi, j’essaie de battre en retraite. Trop tard, elle en remet une couche :

— Vous n’étiez pas au courant ? Y a pas que lui, tout le monde le sait ici. Y a le marchand de gluons qui y va, aussi. Il suce des routiers.

Je file vers le collège. Un père de famille entraîne son gamin à coups de pied au cul. Une mère promet le même sort à son fils. Elle se justifie auprès des gendarmes qui veillent benoîtement sur la petite manif : “avec tout ce qu’on voit à la télé ! Si on les laisse faire, ils vont nous foutre le feu partout”.

Les forces de l’ordre essaient de désamorcer l’ire maternelle : “vous savez, madame, ils sont très calmes. Ils n’ont rien cassé, il y a une bonne ambiance. Ils se contentent juste d’afficher leurs panneaux et de dire ce qu’ils ont sur le cœur. Il n’y a pas de problème. On est là pour la forme, mais ça se passe bien”. L’autre n’en démord pas : “ah oui, mais avec tout ce qu’on voit à la télé !”

Je m’approche des gendarmes. Des gens normaux, enfin ! On discute :

— Bon, me disent-ils. C’est bien que vous soyez venu, les jeunes vont voir qu’ils sont entendus par la presse locale. C’est important, à cet âge-là.
— Sûr, j’opine. Surtout, ils sont en train de se fabriquer des souvenirs.
— Ah ça…, commence un des hommes en bleu.

Je reprends :

— Je me rappelle des manifs contre Devaquet. Qu’est-ce que c’était bien…

Ses yeux pétillent :

— Ne m’en parlez pas ! J’étais délégué de mon lycée.
— Moi aussi ! On avait rameuté un de ces monde, dans le défilé !
— Ouais, il sourit. Je me demande comment ils m’ont accepté dans la gendarmerie, avec toutes les photos de moi qui doivent traîner dans les archives des RG !

Entre les homophobes hystériques de l’association de parents d’élèves et les gendarmes avec qui j’irais volontiers boire un coup, ce bled m’aura au moins appris à me méfier des apparences.