Hier soir, on a emmené les petits voir un concert du groupe dont j’étais encore le manager, il y a deux ans.

C’était leur première sortie de ce genre. Toute la journée, mon fils a fait des bonds de marsupilami dans la maison, en répétant “je suis content, je suis content, je suis content”. Et ma fille a eu mal au ventre, comme à chaque fois qu’elle doit affronter une situation nouvelle.

On est partis dans la vieille voiture déglinguée, vroum. En arrivant à destination, on n’a pas trouvé la salle, alors on a appelé Bob Woodward sur son portable. Coup de chance, il était dehors. Il nous a gardé une place sur le parking, et il nous a accueillis gentiment. Joie des minus, qui venaient surtout pour le voir, lui, le papa de leur copine, jouer sur une scène.

Puis on a fait la queue, on s’est assis, on a regardé le brouillard opaque qui sortait de la machine à fumée, je leur ai expliqué le son, les lumières, les instruments, tout ça. On a révisé notre vocabulaire : spectacle, concert, spectateurs, public, coulisses, scène… A quatre ans et demi, j’ai jugé qu’ils étaient encore un poil trop jeunes pour faire la différence entre “jardin” et “cour”, mais ça va venir… Et finalement le concert a démarré.

Etonnant raccourci de dix ans de ma vie : à côté de moi, mes petits et leur mère. Et sur la scène, le groupe que j’ai accompagné tous les soirs en tournée pendant huit ans. Huit ans de galères, de petits bonheurs, d’attentes infernales dans les loges, de routes interminables, de soirées pourries dans des hôtels glauques, de rencontres revigorantes, de débats à la con, de fêtes lumineuses, de fatigue lourde, de brèves victoires, d’empoignades, d’espoirs caressés et de renoncements plus ou moins digérés. Huit ans à attendre la fin du concert, deux heures trente d’épaisse éternité, avant de pouvoir enfin boire un coup, ranger les flight-cases, recharger le camion, récupérer le chèque, dire au-revoir, aller au resto, et regagner son petit chez-soi pour la nuit en espérant qu’il y aura une baignoire et un réveil.

Il y a quinze jours, j’ai enfin vu Quand la mer monte, le joli film de Yolande Moreau et Gilles Porte, qui parle très bien de ces moments en creux, dans une vie de tournée. Comme l’intrigue se passe dans le Nord-Pas-de-Calais, j’y ai retrouvé des endroits-madeleines, des lieux dont la seule évocation suffit à me rappeler des fragments de route : Béthune, Liévin, Valenciennes, Grande-Synthe, Steenwerck, Lille… Ca fait comme un refrain, qui chante un lendemain de fête, un hôtel borgne, une coupure d’électricité en plein spectacle, une grange pleine de monde, un estaminet embué, une tranche de potjevlesh, une salle à l’italienne dans un village en brique. Et le froid. Et l’attente.

Et donc, hier soir, ces relents-là, et tout contre moi, un tout petit garçon blond, immobile sur son fauteuil. Complètement fasciné. Alors, quand est venu le moment où ils chantent un texte que j’ai écrit, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire à l’oreille que c’était “ma” chanson. Il est resté sans bouger, happé dans une tension attentive, et il a hoché gravement la tête. “Ca te plaît ?”. “Oh oui”. Visiblement, ce petit garçon-là était en train de se préparer des rêves colorés pour toutes les nuits à venir.

Alors, pour la première fois depuis toutes ces années, en voyant son regard à lui, je me suis senti fier d’avoir appartenu à cette histoire. Vraiment fier. Comme un gosse.