Si vous avez raté le début, le premier épisode est ici.

Alors j’ai suivi la dame sans piper, jusqu’à la salle où Nonale la Chacale était allongée sur un lit bizarre, un peu comme un instrument de torture, mais avec des gens gentils autour. Elle m’a fait un sourire fatigué, et elle m’a présenté ceux qui allaient devenir mes meilleurs copains pour les onze heures à venir, j’ai nommé les monitorings. Un monitoring, c’est une machine très intelligente qui te dit quand ta femme vit, quand elle meurt, et quand elle a des contractions. Il y en a aussi un pour chaque bébé en cours de livraison, sauf qu’eux n’ont pas de contractions. Très sympa, le monitoring. Surtout quand on est du genre anxieux, un peu névrosé, ou complètement taré. Par exemple, on en vient assez vite à s’imaginer que, si on arrête de fixer cet écran à la con pendant plus de dix secondes, la planète va exploser. (Quand la planète explose, la sage-femme dit qu‘une électrode s’est déplacée. Elle fait alors deux ou trois passes mystérieuses, et la vie réapparaît à la surface de cette bonne vieille Terre).

Très vite, il y a un monsieur très sérieux qui est venu me serrer la main. “Bonjour, docteur Machin, chef de service”. Puis il a poussé un gros soupir : “bon, on a parlé longuement de votre cas à la réunion de service, et la majorité l’a emporté pour qu’on tente l’accouchement par voie basse. Perso, je suis pas très chaud, je préférerais l’option césarienne, mais j’ai décidé de faire confiance en mon équipe”. Puis il a tourné les talons, et il est sorti, en me laissant complètement hagard. “Perso je suis pas très chaud…”. Non mais ho ! Hé ! Docteur ! DUCON, REVIENS !… Trop tard… Alors la sage-femme m’a proposé un café, et j’ai dit oui, puis elle nous a présenté l’élève qui allait la seconder, et qui allait devenir ma seconde meilleure amie de toute la journée.

Après, je passe, parce que onze heures, c’est long. Surtout quand c’est rythmé par mon copain le monitoring, et par, de temps en temps, une mesure en centimètres : trois centimètres, quatre centimètres… Finalement, les centimètres ont commencé à devenir vraiment nombreux, on s’est tous dit “maintenant, ça va devenir intéressant”.

Le monitoring commençait à devenir un copain bavard, aussi. Régulièrement, je disais à Nonale : “Ah, tu vas avoir avoir une contraction, là… Attends… Ah, ça y est, tu l’as”. Et Nonale me broyait la main, en répondant faiblement : “je suis au courant, merci…”.

Alors il y a pitbull qui est entré dans la chambre, une grosse dame pas gentille en vert, qui m’a dit : “Eh ! Le père ! Vous avez cinq secondes pour vous décider : soit vous quittez cette pièce immédiatement, soit vous restez dans votre fauteuil mais je veux pas vous voir bouger une oreille. C’est compris ?”. L’élève sage-femme m’a fait un clin d’oeil, puis elle s’est rapprochée de moi pour chuchoter : “c’est l’anesthésiste, elle est pas facile. Faites ce qu’elle vous dit, sinon elle vous mordrait”. Pendant ce temps-là, la grosse dame enragée avait attrapé la Nonale, et elle commençait à brailler : “bon, va falloir courber le dos. Non, pas comme ça. Non, plus courbé. Non, encore plus. PUTAIN DE MERDE, MAIS ELLE VA LE COURBER, son dos ? J’ai pas que ça à foutre, moi. Alors soit elle se plie et elle la ferme, soit je me casse et sa péridurale elle pourra se la ranger où je pense…”. Je me serais bien jeté sur la grosse dame pour lui expliquer ma façon de penser avec des petits poings rageurs dans le nez, mais elle avait sorti une très grosse aiguille qu’elle avait plantée dans la colonne vertébrale d’une parturiente qui m’est chère, alors c’était pas le moment de la déconcentrer.

Après, j’ai eu la sensation que ça s’accélérait. A un moment, la sage-femme est venue me voir avec un formulaire : “vous pouvez m’indiquer le prénom de votre petit garçon, s’il vous plaît ?”. J’ai répondu qu’il s’appellerait Noé. “Très bien. Et les autres prénoms, pour l’état-civil ?”. Ah ben non, ça on n’y avait pas pensé. “Noé tout court”, j’ai dit, “on aime bien la sobriété” (en réalité, c’est Nonale qui aime bien la sobriété. Moi, j’avais proposé “Spirou” et “Gaston”, en vain). “Et la petite fille ?”, a demandé la sage-femme. “On ne sait pas on attend de la voir”. Là, la sage-femme a fait le pauvre sourire de celle qui comprend qu’elle en est à son cinquième couple de chieurs depuis le matin, et elle a répété doucement : “Vous attendez de la voir ?”. “Ben oui”, j’ai dit. “On attend de voir si c’est une Jeanne ou une Sarah”. “Aaaaah, d’accord”, elle a répondu, en notant mentalement de prévenir le psy de garde, au cas où je deviendrais violent.

Et puis tout s’est accéléré. Tout un tas de gens sont entrés dans la salle : la sage-femme, l’élève sage-femme, le chef de service, un interne, une autre interne, trois anesthésistes-réanimateurs, et j’ai pensé “serre les fesses, mon vieux Nonal, tout ce monde-là c’est pas bon signe”.

L’interne-fille, elle n’a absolument rien vu de l’accouchement. Tout le temps que ça a duré, elle a gardé ses yeux rivés sur moi. On sentait la consigne du chef : “il s’agirait pas que le père s’évanouisse au milieu de tout ce bordel : au premier signe de faiblesse, tu me le sors et tu lui balances une bonne paire de baffes pour le réveiller !” (j’extrapole sur la forme, mais je suis sûr que, sur le fond, c’était à peu près ça).

Mais ça s’est bien passé. Tout le monde a survécu, même moi.

D’abord, j’ai vu la tête de mon petit garçon qui sortait, et puis ils l’ont posé sur le ventre de sa mère. Là, le boss, très grand seigneur, m’a proposé de couper le cordon ombilical. J’ai accepté avec joie, mais en même temps je pleurais à gros bouillons, en tremblant comme un général en retraite. Alors l’interne m’a maintenu l’avant-bras, et j’ai taillé dans le truc, en m’y reprenant à trois ou quatre fois, et en reniflant bruyamment. Entre-temps, ma fille était sortie, elle aussi. Alors j’ai repleuré à gros bouillons, tout pareil. Là, le boss, il a attrapé ses ciseaux, genre “on n’a pas que ça à foutre”, et il a coupé lui même.

À suivre ! (l’épisode 3 est là)