Si vous avez manqué le début : épisode 1, épisode 2

Dans les films, quand le bébé naît, il pleure tout de suite et on est bien soulagés. Ou alors, il ne pleure pas tout de suite, mais c’est parce qu’on regarde un drame, et ça Télé-Machin l’avait signalé, alors on n’est pas surpris : “Silence Primal, drame franco-albanais de Georg Xzyhj. Si vous avez manqué le début : le bébé meurt. Notre avis : un bien beau drame. Chrétiens-médias : pour adultes consentants”… Dans la vraie vie (où le montage n’est pas assuré par Luc Besson, je le rappelle), ça ne se passe pas exactement comme ça non plus. Disons que le silence qui s’intercale entre l’atterrissage du minus et le cri tant attendu peut s’avérer long. Très long. Enfin moi, je sais que j’en ai profité pour faire cinq infarctus, discrètement dans mon coin.

Et puis ils ont braillé, quand même. Noé d’abord, Jeanne (car c’était une Jeanne) ensuite. Le premier a pleuré très fort, en serrant ses paupières de toutes ses forces. Sa soeur a commencé par ouvrir les yeux, tout doucement (j’ai cru qu’elle allait dire “bonjour tout le monde !”), puis elle a enfin consenti à hurler, et moi à ressusciter.

Alors la sage-femme a fait la pesée règlementaire (moins de 1800 grammes : tu files en réa-néonatale, plus de 1800 grammes : tu dors avec ta mère, choisis ton camp mon bonhomme !). Et là, je vous jure que je l’ai vue. D’abord je l’ai vue penser : “ils sont petits parce que jumeaux, mais on n’est qu’à trois jours du terme, et puis les parents sont crevés, c’est pas le moment de chipoter. Le garçon a l’air malingre, je vais l’aider”. Puis je l’ai vue appuyer sur la balance avec son pouce, pour que mon fils arrive au score exceptionnel de 1860 grammes. Si ce garçon devient tricheur au poker, on pourra dire qu’il aura commencé vraiment tout petit. En le faisant, elle me regardait, avec une espèce de lueur bienveillante dans les yeux. Alors moi, avec mes prunelles froides, j’ai essayé de dire “merci madame”, j’espère qu’elle a reçu le message.

Après on est sortis tous les trois, pendant que la parturiente qui m’est chère reprenait doucement ses esprits. L’élève sage-femme les a nettoyés, habillés chaudement, et je les ai gardés un long moment sur mon ventre. Je savais qu’il était temps de faire des trucs normaux, comme appeler la famille et les copains, me saouler toute la nuit au champagne tiède, ou m’embarquer comme passager clandestin à bord d’un paquebot pour Novossibirsk, mais j’avais pas envie.

Et puis il y a eu les couches, les biberons (sept par jour et par enfant, bordel de merde !), les nuits sans sommeil, la première fois qu’on a payé une baby-sitter pour s’offrir une vraie soirée à deux, les premières dents, les premières fièvres, les allers-retours chez le médecin, les purées de légumes frais, les débuts de la station debout (“c’est un petit pas pour l’humanité, mais c’est un bond pour l’Homme et sa progéniture), les chutes, la première bougie, les siestes à trois dans le canapé, les éclats de rire, les colères terribles, les endormissements sauvages, les câlins de la mort, les orgies de livres (je HAIS ce merdeux de Petit Ours Brun, mais j’adore l’Histoire de la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête), l’avion du manège, les tartines de nutella, la rentrée, les flaques d’eau, les disputes, les parties enflammées de Memory, les pipis au lit, les pipi-caca-prout, les “ze t’aime, papa zentil”, les pots à crayons faits main pour la fête des pères, les énervements, la fatigue, les rêves d’avion (pour l’un) et de bateau (pour l’une), le sirop doliprane, les feutres lavables à l’eau, les discours interminables sur les copains imaginaires (chez qui tout est permis), les goûters, les séances de ciné. Et puis les mots doux : “salut les nains ! — Salut, sale vieux papa ! — Ça gaze, les ringards ? — Oui, et toi, gros patapouf ?”.

Aujourd’hui, 19 octobre, ça fait quatre ans tout rond. Comme cadeau d’anniversaire, j’ai trouvé un truc qui va bien les énerver, si des fois ils étaient du genre à lorgner sur l’héritage. En relisant ce billet, je vais fumer une cigarette, la dernière. Et après, je balance le paquet à la poubelle, et j’essaie de survivre. Comme ça, les deux ringards n’auront pas fini de m’avoir sur le dos, yerk yerk yerk. Bon anniversaire, les nains.