16 décembre 2005, vers 9 heures.

Ce matin, dans l’impasse. Il marche dans un sens, elle dans l’autre.

Il semble avoir cinquante ans à peine, mais il est déjà voûté par l’usure. Elle, elle affiche une trentaine sûre d’elle, dans son manteau confortable. Elle ferme sa voiture d’un coup de télécommande négligent, sans s’arrêter de marcher. Embrasse la rue du regard. Gestes amples, profonde inspiration. Elle est visiblement heureuse de retrouver l’endroit, après tant d’années.

Il avance, les yeux plantés sur ses chaussures. La vie le fatigue. Sa femme, qui rit toujours trop fort. Ses enfants qui grandissent trop vite. Cette impasse du bout de la ville, où il y a toujours un peu de mauvaise herbe autour du goudron galeux. Un peu plus loin, on entend la rumeur des travaux. Ces temps-ci, la ville se pare de jolis pavés, de mobilier urbain et d’enrobé tout neuf. Pas jusqu’ici. Pas dans l’impasse.

Elle le hèle. “Hé ! Tu ne serais pas Lenoir ?”. Tutoiement, pas de prénom. L’observateur muet s’offusque : la jolie dame est bien condescendante avec le petit monsieur aux habits élimés. Mais non, elle sourit. S’approche de l’homme. “Tu ne me reconnais pas, hein ? C’est vrai que ça fait longtemps. Isabelle ! Tu te rappelles ?”.

Il lève la tête. “Isabelle ? Pas Isabelle Leblanc, quand même ?”. Il se rappelle. Ecarquille. Sourit. D’un drôle de sourire humble. Le regard de la femme l’écrase et l’attire. Elle parle fort, il bredouille dans un souffle.

Le petit vieux et la jeune femme ont le même âge, finalement. Ils jouaient ensemble dans la cour de l’école, il y a longtemps. Bien avant qu’ils ne suivent chacun leur chemin : lui, tout au bout de l’impasse ; elle, très loin. Bien avant qu’ils n’apprennent le sens du mot “destin”.