17 décembre 2005, midi.

La maison devait être splendide, sous le Premier Empire. Grande entrée, porte altière, fenêtres gigantesques, corridor interminable : on imagine les laquais en livrée dans toutes les pièces.

Il faut faire un effort, quand même, pour se représenter la demeure en 1810. Aujourd’hui, la porte majestueuse est lardée de coups, de trous, d’écailles. Les murs se lézardent salement, un pignon s’affaisse. A l’intérieur, deux sacs de pommes de terre gisent sur le carrelage noir et blanc. Des piles de magazines sales encombrent l’escalier. Les murs sont pleins de taches. Le papier peint n’a pas été changé depuis au moins cinquante ans. La grande table en chêne est recouverte d’un amas d’objets en vrac, et la télé diffuse le journal régional en sourdine.

L’homme qui m’accueille est comme sa maison, délabré : des charentaises sales, un vieux jean pourri, un pull troué, un haut de survêtement des années 70. Ses vêtements sont pleins de paille et de boue. Ses mains sont brunies par un liquide séché depuis des lustres, peut-être du café. Chez lui, ça pue. Je maudis intérieurement le maire du village qui m’a donné son adresse. “Allez voir M. Lebleu, il se souviendra peut-être”.

Monsieur Lebleu ne se souvient pas. A intervalles réguliers, il interrompt la conversation pour placer l’une de ses deux phrases favorites : “j’ai été adopté à l’âge de 27 mois”, et “j’ai été opéré du cerveau ; j’avais 32 ou 35 ans, je ne sais plus”. Il me les dit vingt fois, quarante fois peut-être, en l’espace d’une heure. A un moment, la machine se grippe : “j’ai été opéré du cerveau ; j’avais 22 ou 25 ans, je ne sais plus”. Puis il secoue la tête, et se reprend en criant presque : “NON ! J’avais 32 ou 35 ans. Je ne sais plus”.

Parfois, Monsieur Lebleu se concentre sur les questions que je lui pose. Il fait des efforts pour se rappeler. Il plisse le front très fort, et le temps s’arrête. Les deux pendules font tic-tac pendant une éternité. La panique me gagne presque devant cet interlocuteur immobile, en arrêt sur image. Et puis il reprend, comme si de rien n’était : “j’ai été adopté à l’âge de 27 mois. Je vous l’ai dit ?”

Un détail me frappe, chez ce vieil homme qui se laisse aller : contrairement à tout le reste, maison, vêtements, hygiène, ses cheveux font preuve d’un soin presque maniaque. Ils sont coupés de frais et artistiquement crantés comme ça se faisait à son époque. Mieux : ils sont propres. En cadrant serré sur son visage, j’arrive même à faire une photo cache-misère, où Monsieur Lebleu a l’air de quelqu’un qui ne vit pas dans la décharge de sa propre vie. Ça m’intrigue, cette histoire de cheveux. Et puis il me balance sa ritournelle : “j’ai été opéré du cerveau ; j’avais 32 ou 35 ans, je ne sais plus”. Alors je comprends. En se lavant les cheveux tous les jours, Monsieur Lebleu panse une vieille plaie. Il avait 32 ou 35 ans, il ne sait plus.