Hier encore, je ne connaissais pas Saint-Pierre-des-Fistules. Oui mais voilà : il faut que j’écrive (pour demain) une “chronique locale” de ce village gros comme un mouchoir de poche. Alors en avant, LeChieur !

Avec un peu d’avance, j’échoue dans le café-épicerie, une pièce minuscule qui sent le renfermé. Accoudés au formica du comptoir, trois types jouent à celui qui parle le plus fort. Le gagnant est un routier qui ponctue toutes ses phrases d’un tonitruant “Fi de putain !”. Il raconte une longue histoire de bahut trop gros pour passer dans un chemin. Dans cette saga au suspense éventé, chaque personnage est rebaptisé “cet enculé-là”, chaque chose inanimée “ce merdier-là”.

Je commande un café sous les “Fi de putain !” en observant la patronne qui se terre derrière sa caisse. Quarante ans, les cheveux jaunes, la bouche pliée par un mauvais rictus. Je rêve de pouvoir voler une photo de l’instant : le bar beige et lie-de-vin, les trois verres de Gros Plant, la femme résignée. Le tout dans un décor en impasse, avec ses fausses boiseries qui se décollent et ses ampoules qui pendouillent.

Une gamine déguisée en chevalier traverse la salle en courant. Je me renseigne : c’est carnaval ? Oui, à quinze heures.

En attendant, je regarde la pluie tomber et je cède aux charmes antiques d’un flipper des années 1980. La vitre est maculée de traces graisseuses, et la majorité des ampoules est en berne. Au moins, je réussis à m’isoler mentalement de l’envahissant chauffeur-livreur.

Quatorze heures trente. L’heure de mon rendez-vous. Je traverse la campagne gorgée d’eau. Une lumière sale s’est installée sur la plaine ; pour les photos, je repasserai.

J’arrive chez mon interlocuteur, le dernier représentant de quatre générations d’artisans. Lui mort, plus personne ne sera capable de reproduire son savoir-faire, m’assure-t-il. Fi de putain ! On se croirait chez Jean-Pierre Pernaut.

L’homme pue l’alcool à dix pas. Mais je n’ai pas d’autre sujet et l’heure du bouclage se rapproche, alors j’essaie de tenir bon. Il bégaie, ressasse, se perd dans ses explications. Je me limite aux questions simples : comment, quand, combien. Mais même comme ça, ça ripe. A plusieurs reprises, il se fige, bouche ouverte et regard voilé. “Pardon, c’était quoi la question ?”.

Je repars dans l’autre sens. Le défilé du carnaval s’est arrêté sur un terrain vague, près des conteneurs pour le tri sélectif. Je descends de voiture, histoire de faire une photo. Pour encourager la poignée d’enfants qui grelottent dans leur déguisement, l’enjouée de service feint l’enthousiasme. Des parents allument le bûcher, sous le bonhomme carnaval qui s’embrase aussitôt. Les flammèches volent sous l’averse. Et je me dis que c’est ça, le goût de mon boulot. Une saveur de pluie et de cendres mêlées.