(Nouvelle bricolée vite-fait sur le gaz)

Quand vous habitiez dans cette vallée, vous étiez soit un dirigeant de l’usine, soit un ouvrier, soit un indigent. On n’avait jamais vu personne d’autre dans les parages, et il n’y avait pas de raison pour que ça se passe autrement.

Les premiers, on ne les voyait jamais. On savait juste qu’ils avaient de belles maisons sur les hauteurs, avec de l’eau claire qui jaillissait de leurs robinets cuivrés. On se disait aussi que leurs femmes sentaient bon, et qu’elles portaient des robes légères qui donnaient envie de les prendre dans ses bras. Mais je n’en sais rien, au fond. Je n’ai jamais eu l’occasion d’aller en renifler une de près.

Moi, je faisais partie de la deuxième catégorie, celle des petites masures plantées le long du fleuve. C’est là que j’ai grandi, sur la rive. Près d’une eau grasse, irisée par les rejets industriels que les conduites déversaient jour et nuit, mais qu’on pouvait tout de même faire bouillir, pour boire. Et puis l’été, on avait de quoi se baigner, c’était déjà ça.

Les indigents, eux, n’avaient rien. Ils étaient laids, sales, puants. Les estropiés nous montraient leurs moignons pour nous foutre la trouille. Les autres passaient leur temps à nous courir après pour récupérer une pièce, une épluchure, un sourire. Ils étaient toujours à reluquer nos soeurs, aussi, avec leurs airs mauvais, et les filets de transpiration noirâtre qui leur coulaient sur les tempes. Pour s’en débarrasser, on leur jetait des pierres. Fallait viser les genoux pour être tranquille. Alors ils gueulaient comme des porcs, et on détalait sans se retourner.

C’était bien imaginé, cette vallée : au fond, les bassins de décantation, là où les vapeurs sentaient le souffre et la merde. Là, aussi, où croupissaient les indigents. Un cran au-dessus, le village de mes parents. Ca restait embrumé, mais en plus respirable. En y travaillant longtemps, certains arrivaient à entretenir un petit potager. Il fallait beaucoup remuer la terre, et faire attention à bien dévier les coulées grises qui descendaient parfois de l’usine, mais les bonnes années, ces salauds-là avaient des tomates rouges pour se régaler. Et puis, tout au-dessus, dominant les vapeurs et la brume, les grandes maisons, avec leurs parcs et leurs arbres fruitiers.

Chaque niveau observait l’autre sans rien dire. Ceux d’en bas nous regardaient avec des envies de meurtres contenues. Nous on levait les yeux vers les sommets des patrons, en rêvant à leurs filles et à leurs pêches de vigne. Et eux, ils imploraient le ciel en espérant leur part d’indulgence après la mort. Ca fait que, du plus petit au plus grand, du plus jeune au plus chenu, du plus con au plus malin, on avait tous la tête en l’air à longueur de journée. Comme ça, personne ne s’attardait à regarder les petits bouillonnements des bassins de décantation. C’était bien réglé. Tout le monde à sa place, et une place pour tout le monde, comme disait le contremaître de mon père.

*

Et puis un jour, un mendiant est arrivé au village.

Un type bizarre. Il était propre, il ne sentait rien. Sa longue chevelure grise était bien peignée, et sa barbe soigneusement entretenue. Surtout, il se tenait droit, en regardant les gens avec une fierté qu’on n’avait jamais vue chez personne, et comme une lueur de défi derrière ses verres cerclés de métal.

Le plus étonnant, c’est qu’il se contentait de tendre la main, comme ça, immobile et souriant, en attendant qu’on lui fasse l’aumône.

D’habitude, chez nous, les indigents avaient des façons de travailler beaucoup plus spectaculaires. Les grands brûlés dévoilaient leurs plaies purulentes en se roulant dans la boue. Les aveugles psalmodiaient des chansons lestes, pour que les mères de famille les fassent taire en leur glissant une pièce. Les coléreux insultaient la terre entière en hurlant. Les filles de joie exhibaient leurs seins maigres pour exciter les hommes. Certains étaient frappés de la danse de Saint-Guy, d’autres s’arrachaient des cheveux, d’autres encore se plantaient des tiges rouillées dans les bras. Ils avaient mille astuces pour attirer notre attention, mais aucune ne fonctionnait. Parce qu’on savait bien, à force, que d’autres ribauds tapis dans les encoignures n’attendaient que ça, qu’on s’arrête un instant pour les plaindre ou pour les battre. Alors ils arrivaient droit sur nous, et nous défonçaient le crâne aussi sec.

Mais lui, non.

Et le plus étonnant, c’est que ça a marché.

D’abord, on s’est demandé ce qu’il foutait là, avec sa belle tête digne et ses longs cheveux soyeux.

Puis les bruits ont commencé à courir : il ne pouvait pas venir d’en bas, avec cette tête-là, impossible. Non, c’est sûr, c’était un d’en haut. Un riche déchu, ça se voit, des fois. Les femmes ont trouvé qu’il avait une tête de professeur. Les petits enfants, eux, se sont convaincus que c’était le Père Noël, à cause de sa barbe et de ses lunettes rondes. D’ailleurs, c’est comme ça qu’ils l’ont appelé, “Monsieur Père Noël”. Et nous, faute de mieux, on a adopté ce nom-là aussi.

Tous les jours, donc, Monsieur Père Noël était fidèle à son poste, adossé contre le mur de l’usine, à attendre sans un mot les pièces qui tombaient dans sa poche. Et tous les soirs, lesté de menue monnaie, il s’achetait un grand journal qu’il dépliait à une table du bistrot, en commandant un café et une brioche. Sûr qu’il était cultivé, et fin, et bien élevé. Ca devait être un professeur. De philosophie, disaient les uns. Mais non !, rétorquaient les autres. Il s’agissait d’un grand chirurgien qui avait eu des amours contrariées, c’est pour ça qu’il avait sombré dans la misère. Parfois, ça s’empoignait au comptoir, ça commençait à se balancer des grandes claques en travers du groin, pour départager ceux qui voulaient avoir raison. Mais quand il arrivait dans l’embrasure de la porte, un grand silence se faisait immédiatement dans la pièce. Et on le regardait marcher tranquillement jusqu’à sa table du fond, son café et sa brioche.

A la fin, on aurait tous donné notre main droite pour savoir qui il était, d’où il venait, et ce qu’il faisait là.

*

C’est pour ça que les manoeuvres d’approche ont commencé. Certains lui ont proposé qui un sandwich, qui un plat chaud, un bon bain ou un lit pour la nuit. Il acceptait tout avec un bon sourire, en hochant la tête doucement. Le lendemain matin, en repartant, il remerciait très gentiment, s’excusait pour le dérangement. “Tout le plaisir était pour nous !”, répondaient ses hôtes en minaudant. “Revenez quand vous voulez”. Mais il disait qu’il ne voulait pas abuser, et qu’il préférait attendre que d’autres se proposent pour l’héberger.

A table, il savait parfois se montrer bavard. Il faisait des tas de compliments sur la cuisine, trouvait la maison décorée avec goût, demandait des nouvelles des enfants. Mais il ne disait jamais un mot sur lui-même, même pas son prénom. Au village, ça rendait tout le monde fou, de ne rien savoir. Et plus il se taisait, plus les gens étaient empressés autour de lui.

Finalement, un jour, une fille de joie a réussi à passer jusque dans notre rue. Une maigreuse, avec des cernes sous les yeux et un air pas commode. On a commencé à lui jeter des pierres mollement, par habitude plus que par envie, quand on s’est aperçus que Monsieur Père Noël nous regardait sans rien dire. En le voyant, la fille s’est exclamée “Papa !”. Alors mon père lui a demandé :

- C’est ton père ?
- Bin oui, pourquoi ?, elle a répondu en le regardant en coin.
- Il vient d’en bas ?
- D’où veux-tu qu’il débarque, sinon ?
- Il n’est pas professeur, alors ? Ni chirurgien ?

La fille a éclaté de rire. “Professeur, lui ? Il ne sait même pas compter ! Il achète un journal pour essayer d’apprendre à lire, mais ça fait vingt ans qu’il s’acharne, vingt ans qu’il n’a toujours pas compris que B et A, ça fait BA !”.

Alors nous, on s’est tous jetés sur Monsieur Père Noël, sans un mot, et quand on a eu fini on a jeté son corps dans le premier bassin.

Quand vous habitez dans cette vallée, vous êtes soit un dirigeant de l’usine, soit un ouvrier, soit un indigent. On n’a jamais vu personne d’autre dans les parages, et il n’y a pas de raison pour que ça se passe autrement.