C’est le 19 juin 1986. Assis à l’arrière de la R20 familiale, un tétard de 14 ans se réjouit en silence : pour fêter la fin du brevet du collège, ses parents l’emmènent déguster une “Orientale”, merguez et poivrons, dans sa pizzeria préférée.

Il fait beau, c’est bientôt l’été. Ciel bleu et lumière ruisselante, pas une ombre au tableau. Le brevet, il l’aura les doigts dans le nez, 18 de moyenne si on ne compte pas le sport. Plus tard, il fera des études de Lettres, parce qu’il veut devenir “journalistécrivain”, en un seul mot. Il rêve de travailler pour Libé le jour, et de recevoir le prix Nobel de littérature la nuit. Ou, au minimum, de passer dans l’émission de Bernard Pivot.

Pour l’heure, le tétard sent l’eau lui monter à la bouche, quand il imagine la pizza qui l’attend. C’est qu’il aime ça, le bougre. Au moins autant que ses livres et son ordinateur, un vieux TRS-80 (étendu 82). Il n’y a pas encore de mot pour désigner les boutonneux rachitiques comme lui, qui passent leurs week-end plongés dans L’Ordinateur Individuel, se nourrissent de pizzas et de sandwiches au thon, et arborent un “look”, comme on dit alors, hystériquement déprimant : cheveux de paille en désordre, lunettes à monture argentée, pantalon mou, baskets pourries, teint d’endive périmée.

Soudain, la radio retentit dans l’habitacle, pendant qu’on traverse la plaine : Coluche est mort. Le tétard s’indiffère. Il est trop jeune pour avoir ri aux sketches de l’homme à la salopette. Pour lui, Coluche, c’était seulement un humoriste gras sur Canal +, et une rengaine entendue l’hiver dernier au top 50. “Aujourd’hui, on n’a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid…”. Nul à chier, ce truc. Notre valeureux adolescent préfère retourner à ses songes de scoops et de pages cinglantes et définitives.

Il ne le sait pas encore, mais sa vie est en train de basculer. Il y a quelques mois, déjà, il a levé un nez acnéique et étonné sur une bouleversante apparition : un démon inconnu du monde de Cthulhu, une créature aussi énigmatique que douloureusement attirante, un piège abyssal dans lequel il s’est laissé aspirer pour la perte de son âme. Comment ça s’appelle, déjà, ce truc ? Ah oui. Une fille. Une ravissante Allemande qui a réussi à faire battre son coeur encore plus fort que les listings de Hebdogiciel, c’est dire.

Dans deux mois, il fera le grand saut. Il ira au lycée, à la ville. À l’internat, même. Il vivra l’euphorie de ses premières grèves, refera le monde dans un coin de bistrot enfumé, se brûlera les yeux sur de la littérature américaine, écoutera du rock en boucle, braillera des chansons révolutionnaire avec ses potes, s’ennuiera dans le confinement et la crasse du “foyer mixte”, grandira un tout petit peu. Il tombera éperdument amoureux, aussi, et se consumera entre délices et souffrances, épuisement des sens et perte d’illusions. La date du 19 juin prendra alors pour lui une résonance particulière, celle d’un coup de tonnerre sans rapport avec Coluche. Et puis ce vacarme intime se taira peu à peu avec le temps. Des décennies plus tard, il n’en restera qu’un écho lointain, une réminiscence inconsciente qui surgira de temps à autre. Tiens, c’est marrant, j’ai écrit “19 juin”.

Ensuite, notre jeune homme ira à la fac, s’y emmerdera ferme, accumulera les petits boulots pour se distraire. Il grossira un peu, tombera encore amoureux, et fera des arrangements avec ses anciens rêves de fulgurances littéraires.

Et enfin, un beau jour, il se souviendra avec une précision étonnante du 19 juin 1986. Vingt après, pile poil. Parce que la mémoire, des fois, c’est drôlement farceur.

(Joyeux anniversaire à toutes celles qui sont nées un 19 juin. Sans rancune).