Florence X, une jeune lectrice, que je ne peux même pas qualifier de “fidèle” vu qu’elle vient d’arriver sans crier gare, m’interpelle par mail :

  • Bonjour, je préfère utiliser le courrier que les commentaires, je ne suis pas à l’aise du tout avec la planète blog que je découvre au hasard de temps à perdre… Mais comment ça marche ? Comment on peut passer autant de temps à raconter sa vie sans oublier de la vivre ? C’est une question à laquelle je viens de trouver une réponse dans votre dernier billet…”Comme j’aime rien je suivais en me demandant s’il y aurait un cyber café”. Est-ce que les gens qui bloguent n’aiment rien dans la vie que leur clavier ? En quoi le blog diffère-t-il du cabinet du psy dans lequel on se construit des liens imaginaires, des transferts et tout et tout ? La famille Lechieur, elle fait comment pour résister avec quelqu’un qui aime rien ??

    Dans un blog on est soi-même à 200% ou bien au contraire on se la raconte, on se construit une identité fictive ?

    J’aurais pu poser ces questions aux autres blog que je lis avec plaisir mais manque de bol pour vous, vous avez écrit la phrase qui m’a fait passer à l’action !! La balle est dans votre camp…à vous d’éclairer ma lanterne !

Fichtre ! En voilà, des questions… Et, surtout, un jugement moral implicite pas très agréable à entendre lire : “comment peut-on passer autant de temps à raconter sa vie sans oublier de la vivre ?”. Brrrr.

Alors pour les autres, j’en sais rien, mais pour moi, c’est assez simple : contrairement à la moyenne des Français (qui y consacrent plus de 4 heures par jour en moyenne, si j’en crois un article lu ici ou là il y a quelques années), je ne regarde pas la télé. Et je ne passe pas plus d’une heure par jour sur mon bloug, les jours où je mets à jour. C’est à dire assez rarement, il faut le reconnaître. Ca fait que, les jours de grosse productivité LeChieurienne, il me reste 23 heures à vivre ma vie. A savoir, dans le désordre, travailler, manger, lire, faire l’amour, rater l’éducation de mes enfants, déféquer, infuser dans mon bain, rire sottement, ouvrir des bouteilles de vin, inventer des mensonges pour distraire mon banquier, commencer des régimes ou dire bonjour à la voisine.

Ce qui précède, c’est la réponse qui m’est d’abord venue, parce que c’est la vraie. Et puis après j’ai réfléchi, et ça m’a subitement gonflé, ce besoin que j’éprouvais tout à coup de me justifier. “comment peut-on passer autant de temps à raconter sa vie sans oublier de la vivre ?”. Et flûte ! Comment peut-on, chère Florence, donner ainsi sans rougir dans la tarte à la crème pour adultes bien-pensants ? Est-ce que tu m’aurais posé la question dans ces termes-là, si je consacrais mon emploi du temps à une toute autre activité ? Je pourrais pratiquer une religion, fabriquer des maquettes en allumettes, traduire des textes albanais, courir derrière un ballon ou me consacrer corps et âme au macramé, personne n’y trouverait rien à redire. En revanche, avouez que vous bloguez, et il y aura toujours quelqu’un pour débarquer avec ses gros sabots et son sac de clichés mal digérés, où il est forcément question de la “vraie vie” et de l’incapacité supposée du blogueur à en profiter. Et alors ? Je ne vois pas bien en quoi le type qui passe trois soirées par semaines à son club d’aquariophilie ou à son association de parents d’élèves serait plus sautillant, mieux épanoui ou plus en phase avec la réalité que moi.

Et l’on arrive à l’inévitable parallèle, blog / cabinet du psy, bin tiens… Dans le cas qui nous occupe, je préfère passer sur les approximations de la question (on ne “se construit” rien chez le psy, et surtout pas des “liens imaginaires” ; quant au transfert, c’est plutôt une saloperie qu’on subit, et dont on se passerait volontiers). Ce qui est marrant, c’est qu’on pose souvent la question aux blogueurs, mais pas aux autres catégories de gens qui utilisent l’expression écrite. Moi, par exemple, quand je bricole un article dans la vraie vie, personne n’aurait l’outrecuidance de penser qu’il peut y avoir un rapport étroit entre mes nombreuses névroses et le contenu de mes proses à but lucratif. Pourtant, croyez-moi, il suffit de me connaître un tout petit peu pour constater que ça suinte de partout, même quand je disserte pendant cinq feuillets sur les témoignages des rescapés de la friche industrielle de Saint-Frusquin-des-Bois. Rassurez-vous, c’est normal : sous des dehors assez rugueux j’en conviens, il se trouve que je suis un être humain.

Evidemment, tout ça m’amène à la question qui tue : pourquoi tient-on un blog, au fond ?

A mon avis, il y a une raison atavique à tout ça. La même que celle pour laquelle on écrit des livres, découvre le feu, marche sur la Lune, court plus vite que ses petits camarades au 100 mètres haies, conquiert le pays voisin, ou grave “Doudou aime Zézette” sur les ruines du Parthénon. Le blogueur ne se distingue pas tellement de ses congénères, finalement : il a envie de laisser son nom quelque part. C’est très emmerdant, mais nous ne sommes que de dérisoires étoiles filantes et ça nous ferait bien chier de passer sans que personne ne nous remarque. La presse locale a très bien compris le truc : tous ses lecteurs apparaissent au moins trois fois dans ses pages. Quand ils naissent et quand ils meurent, à la rubrique “état-civil”. Et puis, au milieu, quand ils font une sortie scolaire, quand ils marquent un but contre Sainte-Génisse-des-Berlouzes, ou quand ils pêchent un gardon de 3,20 mètres. On est comme ça, tous. Quand on a sa photo dans le journal, on achète le journal pour y voir son nom imprimé, et pour vérifier l’image de soi qu’on donne aux autres. Même si c’est complètement inconscient.

Après, évidemment, on peut avoir des tas de belles et nobles raisons de faire les jolis sur la blogoboule. Parce qu’on est militant, érudit, drôle, exilé, ou simplement parce qu’on a décidé de s’en mettre plein les fouilles avec la plateforme qu’on vend très cher aux autres blogueurs[1]. En ce qui me concerne, c’est plus bête que ça : chaque fois que j’écris un billet, j’ai l’impression de freiner le cours du temps qui passe. Par exemple, je me souviens avec une acuité absolue de ce jour-là, ou bien de celui-là. Et encore de celui-là, et puis celui-là aussi. Et j’en passe, et des meilleurs. Alors qu’ils seraient déjà partis dans les limbes de ma mémoire oublieuse, si je n’avais pas commis un billet pour m’en rappeler.

Bien sûr, je pourrais tenir un journal intime. J’ai essayé, parfois. L’ennui, c’est que je n’arrive pas à croire en ces trucs masturbatoires : quand on écrit[2], c’est pour être lu. Sinon, c’est de l’auto-tripotage pathologique, et je préfère largement les jeux de société.

Vous pensiez lire un bloug, amis lecteurstrices ? Eh bien voilà, il est temps que vous l’appreniez : en fait vous n’êtes que des alibis pour mes jeux de mémoire. On reste copains quand même ?

Notes

[1] Je vous laisse coller l’URL de votre choix sur chacun des exemples qui précèdent, je ne veux pas d’ennui avec les gens.

[2] Amis lacaniens, bonjour ! Je viens de taper “quand on est cri”. C’est pas de l’acte manqué de classe internationale, ça ?