Avertissement. Ce billet aussi chiant qu’une partie de beach-volley sur la plage de Berck-sur-Mer fait partie d’un ensemble. Il raconte ma soirée du 31 septembre 2006.

C’est un vendredi[1] de septembre à Las Vegas[2]. Comme tous les soirs, la ville sort de sa torpeur à la nuit tombée, ce moment magique où l’air est un peu moins poussiéreux et la température presque supportable. Comme tous les soirs, les gens descendent gaiement Las Vegas Boulevard, le “Strip”, pour s’engouffrer dans les hôtels-casinos, béer devant les jets d’eau du Bellagio ou l’éruption volcanique du Mirage, ou encore se farcir un spectacle kitschissime à base de sirènes allumeuses et de pirates en rut devant le Treasure Island. Comme tous les soirs ? Pas tout à fait. Aujourd’hui, les congressistes sont en partance, le troisième âge fait ses valises, les touristes pleurent leurs dollars avalés par les bandits manchots. Ce soir, c’est une Amérique en pleine santé qui déboule à Vegas. Une Amérique plutôt fortunée, aussi : une chambre louée 120 dollars le mardi peut atteindre les 450 dollars certains week-ends. Des hordes de jeunes WASPs envahissent la ville. Ils ont fini le boulot plus tôt, foncé vers l’aéroport le plus proche, et les voilà qui submergent le boulevard, gagnent les avenues, renversent les portiers, entrent en force dans les halls. Ils ont moins de 24 heures pour s’amuser le plus possible. Ils n’ont pas une minute à perdre.

Depuis une semaine, on croisait surtout des vieux, des déplumés, des bedonnants. Retraités en short qui claquent leur fond de pension en se rejouant mentalement les souvenirs de l’âge d’or, néons en noir et blanc sur fond de Sinatra. Businessmen esseulés traquant les putes d’hôtels (qui sont pourtant reconnaissables entre toutes à leur sac lilliputien et leur portable vissé sur l’oreille). Membres de l’Union Nationale des Dentistes Conventionnés, badge sur la poitrine, yeux écarquillés, égarés à trois miles au moins du Convention Center. Mais pas de jeunes. A se demander si l’Amérique avait pensé à se reproduire, ces vingt dernières années.

La voilà pourtant, la progéniture dorée des années Reagan. Faux gangsta-rappers qui font clinquer leurs chaînes en or dans les couloirs des palaces, midinettes surexcitées qui se donnent en spectacle dans les bars, couples vomissant leur bière le long du canal qui borde le Venetian.

En errant dans le Caesar’s Palace, on s’arrête à l’entrée d’un bar. Le type de la sécurité veut nous coller un tampon sur le dos de la main. “Si vous ne comprenez pas pourquoi maintenant, attendez une heure ou deux : vous serez bien content de pouvoir regagner votre table en rentrant des toilettes”. Ah bon ? On entre. Le Shadow mérite bien son nom : derrière le bar, des danseuses nues s’agitent en rythme. On ne voit d’elles que leurs silhouettes, protégées par un écran rétroéclairé. On se dit que c’est bien Vegas, ce truc : à peine une légère pincée de soufre dans un secteur aseptisé de l’Amérique puritaine des années 2000.

Très vite, le bar est pris d’assaut par les nouveaux arrivants. Des groupes de filles, surtout, qui sirotent une Budweiser ou une margarita. Elles boivent, dansent, rient, montent sur les tables, dans l’indifférence générale. Les types de la sécurité veillent, avec un bon sourire presque paternaliste. Ils ne sont pas là pour empêcher les gens de s’amuser. Seulement pour éviter la fauche et les agressions. Je vais bientôt éprouver leur efficacité : tout à coup, la cadence de la musique s’accélère, une voix venue de nulle part annonce “and now…. it’s… SHOWTIME !”. Derrière le comptoir, les quatre barmen empoignent bouteilles, verres et shakers. Ils jonglent avec l’ensemble, font virevolter quatre bouteilles en même temps, rattrapent les cocktails en plein vol, offrent à boire à la cantonade. Je m’approche pour mieux voir. Quand je reviens à ma table, où j’avais stupidement abandonné mon sac, l’homme en costume noir s’efface discrètement. Il s’était posté devant mes affaires, le temps de mon absence, pour dissuader quiconque de s’en approcher.

Nous sortons du bar. Le type qui m’a tamponné la main fait maintenant face à une gigantesque file d’attente, qu’il laisse avancer au compte-gouttes. Un couple surlooké me jette un regard mauvais : pourquoi m’a-t-on laissé entrer, moi, avec mon jean et mes mauvaises Converse ? Tout bêtement parce que je suis venu plus tôt. Une grosse fille rousse se fait prendre en photo au milieu de légionnaires romains d’opérette. Nous quittons le Caesar’s Palace en passant devant les tables de jeu. Chaque croupier annonce les mises autorisées avec un pannonceau électronique. Minimum bet : 5 dollars, 10 dollars, 100 dollars… A l’entrée, les portiers s’occupent des taxis 24h sur 24, comme devant tous les autres casinos du Strip. Nous prenons la queue. Soudain, un responsable de la sécurité se pointe en poussant un fauteuil roulant. La jolie brune qui l’occupe est effondrée sur elle-même. Son petit ami marche à côté. L’homme en noir fend la foule qui attend, dirige sa cliente droit vers le premier taxi. Personne ne proteste. La brunette se lève en titubant et s’affale sur la banquette en skaï. La voiture démarre, le fauteuil est replié en attendant la prochaine cliente saoûle. Fin de l’incident. Théoriquement, l’ivresse sur la voie publique est lourdement réprimée. En faisant disparaître les contrevenants, on s’épargne bien des désagréments. Demain, la brunette reviendra dépenser ses sous au Palace, et tout le monde sera content.

Le taxi nous dépose devant le Luxor, où mes valises sont prêtes. Notre avion décolle dans quelques heures au McCarran Airport. Il est une heure ici, 16 heures en France. Il faudra commencer les formalités d’embarquement vers 4 heures. Je n’ai pas envie de me coucher. Je vais aller humer une dernière fois l’air tiède du Nevada by night.

Notes

[1] Je commence par la fin si je veux : c’est mon bloug.

[2] Je préfère vous prévenir amicalement : si les billets sur Las Vegas ne vous intéressent pas, épargnez-vous la lecture de ce bloug pendant quelques semaines…