Décembre 2004. Je vais avoir 33 ans.

Ayé, j’ai craqué. En mai, j’ai annoncé à mon copain (et associé) Tarbabrun que je voulais tout plaquer. Marre des musiciens à gros ego, marre de passer mes journées à remplir des feuillets ASSEDIC, marre du comptable et des recommandés de l’URSSAF, marre des responsabilités. Je ne veux plus jouer au gérant de SARL, ni à l’entrepreneur de spectacles. Je veux retourner dans la presse écrite, le seul domaine où j’aie jamais eu quelque compétence. Tarbabrun m’a demandé de rester quelques mois, le temps qu’il s’organise pour reprendre mes fonctions. Mais, en novembre, je suis enfin parti. Et j’essaie désespérément de me trouver convaincant en pigiste.

Histoire de bien tourner la page, Mme Lechieur et moi avons profité de ma nouvelle “situation” (gérant, démissionnaire : deux bonnes raisons de ne pas coûter un centime à l’assurance-chômage) pour emménager dans ce petit port du bout du monde. Je ne l’ai pas encore baptisé “Trouducul-sur-Mer”, ça viendra plus tard, quand j’aurai compris que l’obscurantisme, l’enfermement et l’acoolisme y sont endémiques. Pour l’instant, je suis ravi par ce paysage aux reflets d’Europe du Nord. Et je ne me lasse pas d’arpenter le canal, le marais, la grève toute proche.

Chaque matin, je croise un très vieux marin aux yeux délavés et au dos voûté, Jojo. Parfois, je le revois le soir, au café. Il boit un demi, les pupilles dans le vague, et le petit garçon blond assis en face de lui sirote une menthe à l’eau sans dire un mot. Image troublante. Je ne peux pas m’empêcher d’en parler à Mme LeChieur :

— Dis, j’ai croisé un vieux marin sur le port… On dirait…
— …le sosie parfait de ton grand-père, elle complète. Je l’ai vu aussi.

Edouard, mon grand-père, mort en 1994. Un vieux misanthrope qui haïssait la terre entière, laquelle le lui rendait bien. A deux exceptions près : mon frère et moi. Les seules personnes qu’il ait jamais aimées, sans doute. Les seules autorisées à l’accompagner au café, pour son rituel du matin. Les seules envers qui il n’a jamais manifesté sa radinerie proverbiale. Sans qu’on soit concurrents : mon frère a huit ans de plus que moi ; avec cette différence d’âge, lui et moi, on n’a pas empiété longtemps sur le territoire affectif de l’autre. Je n’étais pas né quand mon grand-père l’a abonné à Pif-Gadget ; il était pensionnaire au lycée quand mon tour est venu.

Edouard, donc. Tyran domestique, à ce qu’il paraît. Toute la famille se souvient, avec un frisson dans la voix, des empoignades homériques qui nous opposaient parfois, lui et moi. Il criait, je hurlais. On surenchérissait, mais j’avais toujours le dernier mot. J’avais 6 ou 7 ans. Les adultes, autour de nous, n’auraient jamais osé s’opposer frontalement au vieux.

Edouard, mort à 90 ans, et qu’on a tous enterré à la va-vite. Ce jour-là, j’avais même pris un air parfaitement dégagé au cimetière.

Il suffit d’un Jojo pour que ça me revienne en pleine face. “Dis, Mamie, tu as encore les boîtes de tabac Capstan qu’on avait offertes à Edouard, juste avant sa mort ? J’aimerais bien en récupérer une”. Elle ouvre le vieux secrétaire, attrape la boîte en métal bleu. J’ouvre. 10 ans après, le tabac d’Edouard est comme neuf : humide, arômatique, intact. Il n’y manque qu’une pincée, celle de sa dernière pipe. Je hume le truc, et je prends ma madeleine à plein nez.

Finalement, bien plus tard, c’est une question de mon fils et un jeu littéraire sur internet qui m’auront permis de “faire mon deuil”, comme disent les gens inspirés. Avec douze ans de retard, et par le truchement de la fiction. On fait ce qu’on peut, hein…