— Papa, j’arrive pas à dormir.
— Allons bon. Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai des sorcières dans la tête.
— Aah, mais il faut les faire partir. T’as qu’à les remplacer par, euh, je sais pas, moi. Des princesses, des fées, des petites fleurs…
— Des papillons ?
— Non, pas des papillons.
— T’aimes pas ça, les papillons ?
— En réalité, je les trouve un peu cons.
— Les papillons de nuit, je suis d’accord, mais les autres ils sont gentils.
— Ah bin voilà. T’as qu’à rêver à des papillons-pas-de-nuit qui sont un peu cons, mais gentils. Tiens, fais-moi une place.
— J’ai envie de penser au cirque Pinder, aussi.
— Alors imagine dans ta tête un papillon qui survole le cirque Pinder.

Elle ferme les yeux pendant que je lui chatouille doucement les cheveux pour l’endormir. Dans la pénombre de sa chambre, j’aperçois des formes jaunes et rouges en contrebas. Une multitude de camions siglés “Pinder” sont disposés en rond autour du chapiteau. Il est tard, la dernière représentation a eu lieu. Des rumeurs de vie montent des caravanes. Les chameaux paissent tranquillement près de la caisse. Les fauves sont endormis. Près d’un feu qui mouronne, un vieux clown triste chante un blues en s’accompagnant à la guitare. Un papillon survole l’ensemble. Il essaie de rester gracieux, mais l’air chaud qui s’élève du feu lui fait prendre de l’altitude, tout à coup. Il tente de garder son cap en battant des ailes comme un con.

— Papa, ça marche pas.
— Quoi ?
— Le papillon, le cirque Pinder. J’arrive pas à les voir.
— Oh, excuse-moi ma puce ! C’est moi qui te les ai pris, j’ai pas fait attention. Je te les rends.

Elle referme les yeux, pendant que j’essaie de me concentrer sur le taux directeur de la banque fédérale américaine. Où va-t-on, aussi, si les grands y font rien qu’à piquer les papillons des petits ?