J’ai connu Maurice et Georgette quand je faisais le bénévole dans une association qui donne des repas aux gens. J’étais aux surgelés, Maurice aux petites fiches en carton et Georgette à la cafetière. J’étais le plus jeune de la bande, ils étaient les plus vieux, ça nous faisait déjà un point commun. Et c’est avec eux qu’on se marrait le mieux. Georgette, c’était pas le genre dame patronnesse, ointe de componction rentrée et de charité bien ordonnée. Au contraire, c’était plutôt le genre vivante et gouailleuse, avec un bon rire tout ridé et des yeux qui se plissaient au coin des blagues.

Quand on avait fini la distribution, Georgette rouvrait un paquet de café, “du rouge, c’est le meilleur !”. Et puis on se prenait un moment de silence en grignotant des biscuits espagnols. Il était bon, son café. J’ai jamais su comment elle faisait, avec son infâme robusta en paquets rouges.

En public, Maurice était plus réservé. Mais quand il m’emmenait au “Petit Feu”, les matins d’hiver, sa langue se déliait doucement. Quarante ans qu’il la faisait chaque jour au lever du soleil, sa balade du Petit Feu. Alors forcément, ça lui en faisait, des choses à dire. Il me racontait les phoques-veaux-marins qui s’aventurent parfois jusqu’au port. Il décrivait l’attente du mascaret. Il débusquait le héron endormi ou l’envol du cormoran. Il se rappelait le passage des picoteux, qui partaient en mer à marée descendante pour aller aux moules et aux coques. Une longue file indienne qui passait sur le canal, dans le silence à peine troublé par les rames. Il me parlait aussi du polder qu’il avait vu grignoter peu à peu la mer, quand il était enfant. Et puis du marais tout près, des vraies blanchies d’hiver comme il n’y en a plus, des anguilles qui grouillaient sous le pont et des mômes qui partaient à bord de leurs périssoires, en quête de pêches miraculeuses.

Quand j’avais besoin de renseignements sur le passé de la laiterie ou des quartiers ouvriers, j’allais sonner chez Maurice et Georgette. Elle trottinait jusqu’au buffet pour ouvrir un paquet de biscuits espagnols. Il soupesait sa mouture avant de la déposer soigneusement dans la cafetière en alu. “Du rouge, c’est le meilleur !” Ils sortaient les vieilles photos, et l’histoire de ce bout du monde surgissait devant moi.

Et puis j’ai déménagé et je les ai perdus de vue. On est ingrat, parfois, quand on change de vie.

Je suis retourné dans cette ville, la semaine dernière, pour dédicacer des livres. Sensation étrange, dans ce paysage de vert et d’eau sous un ciel gris perle. L’impression de revenir dans un endroit à la fois étrange et familier, peuplé de souvenirs déjà estompés. Effilochés.

Des gens sont venus, j’ai demandé des nouvelles. Et Maurice ? “Il va toujours au petit feu, chaque matin, comme avant. D’ailleurs, quand il a vu dans le journal que tu serais là ce matin, il a dit qu’il passerait te voir.”

Et Georgette ? “Ah, Georgette… Tu n’es pas au courant ? Elle nous a quittés avant l’été.”

Maurice n’est pas venu à la maison de la presse, je ne peux pas lui en vouloir. J’ai longuement hésité, mais je ne suis pas non plus allé sonner à la porte de sa petite maison de l’ancien quartier ouvrier. J’avais pourtant sacrément envie d’un bon café. Du rouge, c’est le meilleur.