Autrefois, c’était mon amie, ma meilleure amie même. Aujourd’hui, c’est juste la femme de mon pote. Je m’en fous, j’ai passé l’âge de pleurer sur les cendres des sentiments foutus, mais ça m’emmerde vis-à-vis de mon pote, que j’aime, et qui se retrouve un peu le cul entre deux chaises. Alors hier, j’ai cédé. En souvenir de mes années lycée et de cette foi inaltérable que j’avais à l’époque en l’amitié éternelle, j’ai sacrifié au protocole (petits cadeaux, bonne bouteille de pinard) et on est allés dîner chez mon pote et sa femme.

Bon, comme d’habitude, elle a parlé de son argent. C’est un truc qui l’angoisse vachement, l’argent (plus précisément, la position sociale et le besoin qu’elle a d’être dans la pile du dessus), alors elle se rassure tout le temps en se félicitant publiquement de gagner plein de fric (elle dit ça, “je gagne plein de fric”). C’est pas grave, c’est juste une névrose, mais qu’elle le fasse À CHAQUE FOIS qu’on se voit, alors que ça fait trois ans que je patauge dans les emmerdements (c’est peu de le dire), ça me fatigue un tout petit peu.

À un moment, parlant de son chéri qui traverse une crise professionnelle momentanée et qui ne se ménage pas pour en sortir, elle a dit (devant lui) : “c’est bien qu’il ait arrêté de fumer, je n’aurais pas aimé lui donner de l’argent de poche pour qu’il s’achète des clopes.”

Et pis après, comme on parlait de polars (les miens et ceux des autres), elle est devenue tout-à-coup très agressive. Elle a rappelé que le polar, c’est de la “mmm… littérature populaire, facile à lire, de pur divertissement” (mais personne ne lui avait soutenu le contraire). Puis elle a expliqué, toujours sur un ton très agressif, que je n’ai, de toute façon, pas lu assez de “Grande Littérature” (c’est elle qui met les majuscules) pour être qualifié pour en parler (de littérature populaire). Et donc, pour en écrire, mais ça elle ne l’a pas dit, j’extrapole. Peut-être que je suis quand même qualifié pour écrire de la merde, mais juste pas assez pour comprendre la portée merdique de mon geste à l’aune de la Grande Littérature.

À mon pote, qui a aussi écrit un manuscrit et qui lui reprochait de ne l’avoir pas lu, elle a dit : “je ne veux pas le lire, car je ne veux pas avoir cette image-là de toi”. Traduisez : “tu ne peux avoir écrit que de la merde car toi non plus tu ne t’es pas assez frotté à la Grande Littérature, je le sais, ma certitude est inébranlable, donc je ne veux pas avoir à en faire le constat”.

Je l’ai trouvée assez violente, mon ancienne meilleure amie. Mon pote va encore me dire “tu sais, ma femme croit que tu ne l’aimes plus”. Il va falloir que j’apprenne à doser mes silences.