Je ne connais rien de plus flippant qu’une séance de dédicaces, surtout dans un endroit où il y a pas mal de passage.

Il y a les gens qui seraient tentés de regarder votre bouquin, mais que votre présence intimide. Alors ils ne liront pas même la quatrième de couverture. C’est bête : si vous n’aviez pas été là, ils l’auraient peut-être acheté, votre bouquin.

Il y a ceux qui vivent votre présence comme une agression. Exactement comme si vous étiez un mendiant qui les importune à la terrasse d’un restaurant. Ils vous jettent un œil noir et passent leur chemin, la tête haute.

Il y a ceux qui ont lu ou ont eu envie de lire votre livre, qui voudraient bien vous poser une question ou deux, mais qui n’osent pas. Alors ils vous tendent le truc ouvert, sans dire un mot. Vous êtes bien obligé de leur faire cracher leur prénom, quand même. Mais c’est bien tout ce que vous obtiendrez d’eux.

Et puis il y a ceux qui viennent vous parler. Pas de livres, pas de littérature, pas du temps qu’il fait. Bref, d’aucun de ces sujets attendus sur lesquels on pourrait causer d’un ton badin, quand on fait des dédicaces. Non. Ils viennent vous parler d’eux. Ils disent : “c’est pas un bouquin sur les gens qui souffrent de rétention d’eau, des fois ?” Vous leur assurez que non. Mais c’est trop tard : vous êtes leur proie. Vous êtes assis, immobile, coincé, et eux ils ont tout le temps devant eux. Acculé comme vous êtes, vous n’avez plus qu’à vous faire une raison : il va falloir patienter pendant vingt minutes, parfois bien davantage, et faire semblant de vous intéresser (mais pas trop, sinon ça les encourage) à leur problème de rétention d’eau. Leurs varices. Leurs maux d’estomac. Leur cancer du foie. Pendant les séances de dédicaces, les gens qui viennent vous parler adorent gloser sur leurs problèmes de santé. Ou alors, ils vous parlent de ce qu’ils font. Leurs trains à l’échelle un trentième. Leurs recherches sur les maladies vénériennes en Basse-Bretagne, de l’an 1701 à l’an 1753. Leur jardin potager, où pousse le dernier spécimen connu d’une variété de cornichons décimée par la peste noire de 1666. Leur progéniture, dont les boutons d’acné ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux de n’importe quel adolescent…

Évidemment, les gens qui viennent vous parler d’eux pendant les séances de dédicaces n’achètent JAMAIS un de vos livres pour récompenser votre patience, ni pour vous remercier d’avoir résisté à la tentation de leur balancer un coup de pied dans le ventre, histoire qu’ils FERMENT ENFIN LEUR GUEULE ! Non. lls prennent le truc en main, histoire de se donner une contenance, et puis ils le soupèsent d’un air un peu méprisant, et enfin ils le laissent lourdement retomber sur votre coin de table. Déjà, ils ont repéré une nouvelle proie. Un voisin, un compagnon d’infortune, sur qui ils fondent avec un regard sadique, et à qui ils demandent, l’air de rien : “c’est pas un bouquin sur les gens qui souffrent de rétention d’eau, des fois ?”

Samedi, j’en ai eu un pas mal. Il a réussi à me coincer dix minutes avec UNE SEULE information sur lui-même dont il était très fier : il ne lit JAMAIS de livres.

La saison des salons du livre repart de plus belle. Il va falloir que j’envisage sérieusement de sombrer dans l’alcool.