La femme que j’aime est prof. Elle aime ce métier qu’elle a choisi et pour lequel elle a dû se battre. Cela fait dix ans qu’elle a commencé, mais elle n’a perdu ni de sa rigueur, ni de son enthousiasme, ni de son volontarisme, ni de son énergie. Elle s’investit, elle monte des projets, elle se bat contre des moulins parfois. On dit souvent en riant que c’est le plus beau métier du monde, mais si on arrête de rire on s’aperçoit que c’est justement ce que c’est. L’un des plus beaux métiers du monde. L’un de ces métiers qui nécessitent de prendre la mesure du don de soi, du long terme, de la patience, de l’espoir, etc. Je ne renie pas mon côté potache irréductible, mais quand je suis sincère, je l’admire.

Moi, j’ai toujours fait des métiers d’escroc égoïste. J’ai passé ma vie à me faire plaisir, en gagnant ou pas un peu d’argent, mais je m’en foutais parce que ce n’est pas l’argent qui me motive. J’ai fait des beaux voyages, j’ai pris du bon temps, j’ai flatté mon ego. Je n’ai rien construit, je mets l’avenir de mes enfants en danger à cause de la précarité chronique dans laquelle ces choix-là nous plongent, mais je fais l’intéressant dans des médias locaux et ça suffit à me valoir le sourire de la buraliste depuis qu’elle m’a vu en photo dans le journal.

Lorsqu’on rencontre des gens, dans les soirées, c’est toujours la même question qui revient : “et vous, vous faites quoi, dans la vie ?” Quand ma chère et tendre avoue son métier, au mieux on détourne la tête avec un air gêné. Au pire, elle affronte les sarcasmes habituels sur les fonctionnaires, leur prétendue oisiveté, leurs vacances à rallonges, leur supposé conformisme, leur tendance décriée à faire grève. Certains de ses collègues ont une parade, c’est “je suis prof, mais…”. Ajoutez : “je fais de la politique” ou “j’écris des livres”, ou encore “j’expose mes toiles dans une galerie parisienne”. Ils sont alors à demi-pardonnés, puisqu’ils renient eux aussi ce métier si abject. Elle non. Elle est prof à plein-temps, elle aime ça, elle y croit, et même si on gagnait une fortune au loto elle continuerait de l’être.

Quand vient mon tour, en revanche, on me sourit, on s’intéresse, on me pose plein de questions empressées. Ca marchait quand j’étais manager d’un groupe de musiciens, ça a continué quand j’ai signé des articles dans un magazine en couleurs, c’est encore mieux maintenant que je fais des livres.

Qui, de nous deux, est le plus utile à la société ? Qui, de nous deux, est le moins égoïste dans sa vie professionnelle ? Qui, de nous deux, fait bouillir la marmite ? Sans conteste, celle de nous deux qui doit essuyer un mépris général de plus en plus palpable, et de plus en plus décomplexé. On vit vraiment dans un monde de cons.