La première fois que je suis venu dans cette salle de classe, c’était pour la réunion de bilan, peu après la rentrée. Sur le mur du fond, la maîtresse avait réuni des dessins d’enfants autour d’une étiquette jaune : “Nos monstres, 12 septembre 2009.” Des peintures de CE2, pas inintéressantes si on les observait en détails, mais pas non plus très originales. D’honnêtes travaux d’enfants de 8 ans qui se ressemblaient tous.

Tous, sauf un, que j’ai longtemps contemplé : le “monstre” en question avait un corps d’homme enfermé dans un étroit costume noir. Il avait aussi une tête de cochon, des dents pointues qui chevauchaient sa lèvre inférieure et un attaché-case dans la main gauche. Tout était saisissant, dans ce dessin : le regard affûté du personnage, l’assurance qui se dégageait de sa façon de se tenir, l’efficacité du trait et surtout l’incroyable sens des détails.

La maîtresse parlait, mais moi je n’arrivais pas à détourner le regard du monstre à tête de cochon haineux. Il ne collait pas avec la production habituelle des CE2 : trop de maturité, trop d’aisance. Et puis ce dessin-là avait du sens : ce corps d’homme, ce costume, cet attaché-case, cette arrogance. Attributs de pouvoir, au moins aussi effrayants que des tentacules ou des pattes griffues. Pendant que les autres parents s’intéressaient gravement aux enjeux du programme scolaire, je m’interrogeais : ce cochon était forcément l’œuvre d’un plus âgé, un CM2 au moins. Pourquoi l’enseignante l’avait-elle punaisé avec les productions des CE2 ? Elle ne cherchait quand même pas à humilier ses petits élèves, si ?

Non, je m’égarais. C’était bien un môme de la classe qui l’avait dessiné. Mais lequel ? Lou ? Les CE2 qui vivent chez moi parlent souvent de Lou, qui est super-forte en dessin. Oui, c’est ça. Ce devait être le monstre de Lou. La vache ! Ils ne m’avaient pas menti, les nains. Lou a un don. Du génie, même. Merde ! C’est mesquin, mais j’aurais bien aimé que mes mômes l’aient aussi, ce talent… Elle fait chier, Lou, à la fin…

J’ai dégusté sans vergogne ma petite jalousie silencieuse, puis je me suis retourné vers le tableau et j’ai fait semblant de me passionner pour la numération et les soustractions-à-trois-chiffres-avec-retenue.

Et puis on est sortis de la pièce et on a récupéré nos enfants qui faisaient les andouilles dans la cour. Sur le chemin du retour, j’ai parlé des dessins de monstres qui se trouvaient au mur, et mon fils a demandé si j’avais vu le sien, “l’homme à tête de cochon qui porte un costume noir.”

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Aujourd’hui, on voyait la maîtresse en tête-à-tête. Elle a dit que mon fils dort en classe, qu’il n’arrive pas à se concentrer parce qu’il est “dans son monde”. Qu’il ne parvient pas à entrer dans le moule. Qu’il a pris du retard sur sa sœur jumelle. Que ce serait bien pour lui qu’il la rejoigne, et même qu’il la dépasse dans certaines matières. “C’est le cas”, j’ai répondu. Elle m’a lancé un regard interrogatif. J’ai montré le cochon : “il a peut-être des problèmes en maths, mais en dessin il ne craint personne.” Elle a reconnu qu’il fait preuve d’une sensibilité particulière, lorsqu’ils sacrifient aux “arts visuels” (c’est comme ça que ça s’appelle, maintenant). “On a travaillé sur Mondrian, ça l’a passionné. Il a littéralement plongé dedans.” Ah ! Quand même !

“Mais bon, vous savez, les “arts visuels”, c’est du pipeau. Pour moi, ça n’est que du dessin et de la peinture.” Puis elle s’est bricolé la tête de celle à qui on ne la fait pas : “Mais si j’ai bien compris, le papa est également artiste ?” Aaaah ! La voilà, l’explication ! Le papa donne dans la complaisance coupable pour son cancre de rejeton parce qu’il est lui-même “également artiste”. Il ferait mieux de comprendre que ce n’est pas avec ça qu’on va régler nos problèmes de numération jusqu’au million et de soustractions-à-trois-chiffres-avec-retenue…

Je m’en suis tiré avec une pirouette. Mais j’ai confusément l’impression qu’on n’est pas sortis de l’auberge.