Pour les vacances, la maîtresse avait demandé aux CE2 d’écrire au moins une ligne par jour.

Les miens ont fait quatre à six pages chacun : l’histoire d’une croisière vers le Canada (avec vol de bijoux en cabine) pour l’une, celle d’une mystérieuse agression au cirque Bouglione pour l’autre (je jure solennellement que je n’ai EN RIEN participé à l’élaboration de ces intrigues. Ces mômes lisent trop de polars). Ils y ont bossé un petit peu tous les jours, âprement. Ils ont travaillé leur histoire, mis en place leur narration. Se sont demandé sincèrement quand il fallait mettre des “ensuite” et des “puis”. Ont aligné des phrases entières sans faute d’orthographe, et en faisant bien attention à la concordance des temps. Ont recopié patiemment leurs brouillons au stylo turquoise. Et, surtout, ils ont réussi à finir chacun son histoire : voleur arrêté (c’est le singe du petit garçon qui avait eu envie de s’affubler de bijoux et de cravates), agresseur du cirque sous les verrous (c’était un garçon de piste qui rêvait de prendre la place du dompteur).

Ce matin (dans mon département, la rentrée avait lieu aujourd’hui), la maîtresse a demandé qui avait écrit pendant les vacances. Ils ont levé la main. Mais elle n’a pas pris le temps de lire leurs productions, y avait leçon de maths.

— Mais bon sang, pourquoi vous n’avez pas insisté pour qu’elle regarde votre boulot ? tonnais-je ce soir.
— Arrête, papa ! Elle avait pas demandé des textes, elle avait demandé une phrase par jour.
— Non. Elle a demandé au moins une phrase par jour. Vous aviez respecté la consigne.
— Non, c’est trop, quatre pages !
— Et alors ? Une maîtresse qui n’a pas envie de lire les textes de ses élèves, ça n’existe pas.
— Si. La nôtre, elle est comme ça.
— Non, ça ne se peut pas.
— Mais papaaaaa ! Elle avait pas demandé qu’on invente des histoires ! Quand elle parlait d’écrire tous les jours, elle voulait dire “recopier une ligne prise dans un journal ou dans une recette de cuisine”. Si on insiste pour qu’elle lise nos histoires, elle va encore nous disputer : c’est pas ce qu’elle avait demandé, point final.
— C’est ridicule. On ne dispute pas des élèves parce qu’ils ont trop bossé.
— Si. Elle va encore dire qu’on n’est pas le centre du monde.

Alors cette fois, c’est promis : je ne les gronderai plus jamais quand ils sortiront de l’école en disant que “la maîtresse est une grosse conne”. Je me demande même si je ne vais pas les aider à l’écrire sur une banderole.