“Papa, tu me signes mon fichier de maths ?
— Mmmm ?… Vas-y, fais voir…
— Euh… J’ai pas trop bien réussi…
— Ah la vache, le petit fumier ! Tu peux le dire, que t’as pas réussi, y a du rouge partout ! Bon sang, on avait dit que tu te tirerais les doigts d’où je pense…
— Mais j’ai PAS COMPRIIIIIS !
— Rhooo, mais c’est pas bien compliqué, quand même… Attends…”

(Pour les heureuses gens[1] dépourvues de CE2 à la maison, précisons que le “fichier de maths” est un gros cahier d’exercices à remplir en classe et en solo, très apprécié par les instits qui professent la sacro-sainte autonomie. On dit à l’enfant d’ouvrir son fichier aux pages 22-23, par exemple : il doit alors se démerder tout seul avec les consignes et mettre des réponses partout où il y a des pointillés. À la fin, l’enseignant ramasse le fichier, écrit au stylo rouge dedans et le restitue à son plus ou moins fortuné propriétaire. S’il y a beaucoup de stylo rouge, l’élève sait qu’il devra choisir plus tard entre le chômage et la délinquance. Si, en revanche, on y lit un “TB”, l’enfant est content et ses parents aussi. Heureusement que je ne serai jamais ministre de l’éducation nationale : il y aurait des morts chez les hystériques de l’autonomie.)

Je jette un œil à l’exercice.

Me frotte les yeux.

M’assois.

Lâche un gros mot retentissant.

“Bin qu’est-ce qu’il y a, Papa ?
— Il y a que je suis comme toi, mon lapin : je ne comprends rien.”

La chose est surmontée d’une consigne en gras dont le laconisme est propre à susciter l’orgasme chez les partisans de l’autonomie : “Complète.”

Sous ladite consigne, on voit le dessin d’un enfant (blond, souriant, bien coiffé, dans un joli pull bleu) qui s’adresse au lecteur ; dans une bulle façon BD, il dit ceci : “Si c’était trente, cela ferait cent-quatre. Donc c’est moins que trente. Il faut que j’enlève quatre. C’est donc vingt … - six !” (sic, ponctuation comprise).

Enfin, sous le dessin de l’enfant qui nous parle, il y a une opération en ligne et à compléter : “74 + … = 100”

J’ai mis 10 minutes (dix, putain !) à comprendre la relation entre le dessin et l’opération en ligne. Oué. Dix bonnes minutes d’humiliation devant la chair de ma chair pour piger que les paroles du chiard dessiné ne constituaient pas l’énoncé d’un problème, que la fin de sa phrase (“vingt … - six”) n’était pas à comprendre comme je l’ai d’abord cru (“vingt, pointillés à remplir, moins six”), et que cet exercice était complètement con, puisque l’infâme petit merdeux en pull bleu nous donne la solution de l’opération (vingt-six, donc… Les points de suspension, c’était juste pour ménager le suspense et me faire chier) tout en faisant son gros fayot, “eh, t’as vu comme j’ai les bons processus mentaux ! C’est cool, je ne serai pas obligé de faire chômeur ou délinquant, quand je serai grand.”

Heureusement que je ne serai jamais ministre de l’éducation nationale, sinon il y aurait aussi des flaques de sang chez les éditeurs de fichiers de maths.

Comme dirait Xave, les chats ne font pas des chiens.

Note

[1] Oué, en français, “gens” est féminin pluriel. Pour une fois que je ne fais pas la faute, venez pas me casser les pieds.