Quand j’ai emménagé dans la maison que j’habite, il y a trois ans, un joli petit pommier ornait le fond du jardin. Je n’ai jamais su de quelle variété il était, mais je sais en revanche qu’il avait dû salement souffrir pour être beau : il avait exactement la forme d’une ménorah. Je me demande combien de temps il faut ligaturer un arbre, pour que les nœuds de ses branches finissent par céder et prennent une forme comme celle-là.

Cette année-là, le petit pommier nous a donné des fruits doux et sucrés pendant tout l’automne. Et puis il a crevé, d’un seul coup. J’ai dû l’abattre un an plus tard, parce qu’il pourrissait sur pied.

Quand j’en ai parlé au propriétaire de ma maison, le mois dernier, celui-ci a eu l’air incrédule : “Ah bon ? Il vous a donné des pommes en 2006 ? — Bin oui, plein. — C’était son chant du cygne, alors : avant ça, il ne fleurissait plus depuis des années.” C’est comme ça que j’ai appris que certains arbres fruitiers ont un dernier réflexe, avant de mourir : ils se couvrent de fleurs, puis produisent des fruits par brouettées entières. Leur descendance est assurée : ils peuvent alors s’abandonner au grand voyage.

Sauf que dans le cas de cette espèce, l’effort est aussi vain que méritoire : ça ne marche pas. Les plus beaux pépins issus de la meilleure variété de pommes ne reproduiront jamais l’arbre qui les a enfantés, puisque pour ça il faut une greffe. Au mieux, ils donneront naissance à un vulgaire arbre de bois de chauffage.

Ça m’a rappelé cette rencontre que j’avais faite avec un collectionneur de pommiers, il y a quelques années. Je devais l’interviewer en vitesse pour un journal qui m’employait, mais j’avais laissé filer les heures : j’adorais écouter la longue litanie des variétés de pommes à cidre (la Noël des champs, la Moulin à vent, la Solage à Gouet, la Rouge mulot, la Bisquet, la Bouteille, la Bédan, la Petite Suté…) et de pommes à couteau (la Belle de Bayeux, la Bénédictin, la Calville rouge, la Court pendu, la Pomme du curé, la Bon père, la claque pépins…) qu’il me récitait avec passion. Il m’avait raconté les pommes qui se conservent jusqu’au printemps, celles qui pourrissent trop vite, celles qu’il faut ramasser en premier, celles qu’il faut ranger dans de la paille bien sèche et celles qu’on étale sur du papier journal. Et moi, le nez encore plein du parfum douceâtre des fruits qu’on mettait à garder au grenier, quand j’étais petit, j’avais trouvé ça extraordinaire, toute cette science. Alors, il m’avait emmené, un peu haletant, voir le clou de sa collection : un arbre à haute tige dont j’ai malheureusement oublié la variété. Un très vieux pommier tout calleux, avec des branches beaucoup trop longues qui retombaient en arceaux et qu’on sentait prêtes à casser comme du verre.

— Celui-là, me dit-il tristement, c’est le dernier représentant de sa variété. Un exemplaire unique…
— Bah, vous pouvez toujours l’utiliser pour en greffer de nouveaux, non ?
— Pas avec ces vieilles branches. Pour avoir un greffon, il faudrait les tailler sévèrement… Mais cet arbre est beaucoup trop fragile, maintenant. Il en crèverait avant que les premiers bourgeons n’apparaissent.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ?
— Rien. Lui rendre visite tous les matins et vérifier qu’il est toujours debout.
— Mais quand ça ne sera plus le cas ?
— Alors on comptera une variété ancienne de moins.

Évidemment, c’était un drame microscopique, à l’échelle d’un monde en feu. Mais il m’avait ému, moi, le vieil homme qui commençait toutes ses journées en saluant son dernier pommier.