Ce matin, un peu tourneboulé par la lecture de cet article, j’ambitionnais de faire un billet rigolo sur ce qui serait arrivé aux grands hommes s’ils avaient connu la glande sur internet.

Par exemple : Victor Hugo aurait-il écrit Le dernier jour d’un condamné, s’il avait eu un compte Facebook ?

Ou bien : Beethoven serait-il devenu un peu plus sociable, grâce à Twitter ?

Ou encore : Georges Perec aurait-il écrit l’admirable W ou le souvenir d’enfance, si Copainsdavant lui avait permis de faire son archéologie intime sans se fouler ?

Bon, je vous passe les autres idées que j’avais, hein : Sand et Musset s’envoyant des messages de braise via IRC, Casanova épuisant des centaines de jeunes femmes inscrites sur Meetic, Proust déformé par une geekerie prolongée et incapable d’aligner plus de 240 signes ou Rousseau, tellement occupé à se tripoter devant des sites cochons qu’il en aurait oublié de nous pourrir nos années lycées avec ses navrantes Confessions.

Mais après, j’ai pensé à Boris Vian.

Vian, qui serait forcément devenu un geek accompli : écrivant des chapitres de L’Écume des jours sur son blog d’une main, tandis que l’autre coderait en flash une machine à composer des cocktails (avec des variables calculées en fonction des variations du flux RSS de Google Actualités). Vian qui posterait chaque matin sur YouTube une vidéo de lui, chantant et jouant de la trompinette, mais serait également inscrit au forum Dotclear, où ses plugins aussi inutiles que drôles forceraient l’admiration de tous. Vian qui serait l’un des collaborateurs les plus acharnés de Wikipedia, pour qui il rédigerait des articles très documentés sur la physique quantique, mais aussi des bons gros canulars farcis de calembours bêtes. Vian qui serait inscrit à 5398 forums différents (sur l’Oulipo, le jazz, la littérature noire américaine, la poésie, les machines agricoles, le cinéma des Balkans, l’histoire de la mousse au chocolat à travers les siècles, la métaphysique de la clé de 12…), mais qui aurait quand même trouvé le temps d’inventer tout seul une distribution Linux ergonomique, conviviale, facile d’accès et évidemment hilarante. Vian que ça n’empêcherait pas d’écrire Je voudrais pas crever, parce que quand même, faut pas pousser. Vian, enfin, dont on découvrirait à sa mort qu’il se cachait AUSSI derrière les pseudonymes des dix blogueurs francophones les plus talentueux.

Alors je me suis senti trèèès fatigué. Et je suis retourné me coucher.