Chaque dimanche, depuis la saison passée, on guettait son retour dans sa propre émission.

Pas pour se débarrasser de Marie-Pierre Planchon, qui la remplace avec talent. Mais parce que ça aurait été rassurant, un retour à l’antenne. Même bref. Ça aurait été le signe que cette saloperie de cancer lui laissait un peu de répit.

Revenir au micro, entre deux séances de traitement, elle l’avait fait plusieurs fois, l’an dernier. Toujours avec humour. Et toujours avec cette voix en forme de rire, cette voix qui mettait de l’aérien dans la gravité et de la profondeur dans les bêtises sans importance.

Cette année, en revanche, on l’a attendue en vain.

Corinne Gorse, alias Kriss, est morte aujourd’hui. Ironiquement, ce n’est pas la radio qui me l’a appris, mais twitter, puis les sites d’info qui relayent la même dépêche de l’AFP.

Kriss restera pour moi celle qui, pendant trois ou quatre ans, a consacré des semaines entières à portraiturer sur France Inter des gens “célèbres dans leur immeuble, dans leur rue, dans leur quartier ou plus loin.” Chaque début d’après-midi, ses Portraits sensibles étaient un régal : dans l’art de l’interview, elle savait mieux que personne écouter ces anonymes qui n’avaient rien à vendre. On était loin de la radio bling-bling, loin du people, et à cent mille années-lumière d’un Yves Calvi qui n’arrête pas d’interrompre ses invités en disant : “Attendez, ce que vous me dites là, ça m‘interpelle, et j’ai envie de vous demander…” Kriss, elle préférait dire “vous”, “il” ou “elle”.

Indirectement, je lui dois trois belles années de ma vie professionnelle : un jour, dans le train, ma voisine de compartiment feuilletait le “numéro zéro” d’un magazine qui s’était mis sur son trente-et-un pour les “décideurs”, comme on dit, histoire de récupérer un peu de pub pour organiser son lancement. Vite, je notai le mail du rédacteur en chef. Et le soir-même, je lui envoyais un long message : “il est bien joli, votre journal, disais-je en substance, mais il lui manque une dimension vivante. Je vous propose d’y créer une rubrique de portraits. Pas comme ceux de la dernière page de Libé, trop trendy à mon goût, mais plutôt inspirés par le ton et l’humanisme des Portraits sensibles de Kriss, sur France Inter.”

J’étais recruté dès le lendemain : le rédac-chef aimait Kriss, lui aussi. La référence lui avait plu. Alors des portraits, j’en ai faits (et j’ai adoré ça) pendant trois ans. Pas avec son talent à elle, évidemment, et pas à la radio. Mais en essayant de les faire honnêtement. Et en découvrant à chaque fois sur le terrain que c’était vrai, ce qu’elle disait implicitement aux auditeurs : intéressez-vous vraiment aux gens que vous rencontrez, vous ne serez pas déçus. En trois ans, j’ai été surpris, passionné ou charmé par mes “victimes”, mais jamais déçu.

Je lui dois ça et tant d’autres choses impalpables. Des moments radiophoniques qui se sont évanouis, mais dont les traces continueront de palpiter longtemps.

Merci, Corinne.