Cher monsieur le ministre de l’éducation nationale,

J’apprends que, deux jours après avoir reçu une lettre ouverte de Christine Boutin, vous avez obtempéré et décidé de vous opposer à la diffusion du film Le Baiser de la Lune auprès des CM1-CM2, arguant que “traiter ces sujets en primaire, ça (vous) semble prématuré”.

Bin tiens. “Prématuré”. Dites, monsieur le ministre, ça fait combien de temps que vous n’en avez pas vus de près, des élèves de CM1/CM2 ? Non, parce que moi j’ai deux CE2, à la maison. Des qui s’intéressent à la vie, comme tous les mômes de leur âge, et qui m’ont justement demandé de leur expliquer le mot homosexualité il y a deux ou trois semaines. Évidemment, à huit ans, se représenter un désir qui n’est encore que latent dans un corps pas du tout prêt pour ça, c’est un brin compliqué. Mais, en revanche, s’il y a un truc qu’on comprend très bien à cet âge, c’est l’amour.

Ça fait combien de temps que vous n’avez pas parlé d’amour, monsieur le ministre ?

Les miens, quand je leur ai expliqué qu’être homosexuel(le), ça voulait juste dire qu’on est amoureux de quelqu’un du même sexe que soi, ils ont dit “ah bon” d’un ton léger. Puis ils ont demandé si pédé ça voulait dire homosexuel, aussi. Je leur ai répondu que oui, mais que souvent ceux qui s’en servaient le jetaient comme une insulte. “Mais c’est débile ! C’est pas une insulte, d’être amoureux !”

Voilà. C’est à cet âge-là qu’on les fait, ces déductions lumineuses. Quand on a huit ans, qu’on a envie d’entendre parler d’amour et qu’on n’est pas encore tordu par les affres de l’adolescence. Après, au collège, c’est plus compliqué parce qu’on n’est plus tellement soi-même : le désir qui vous submerge et dont vous ne savez que faire, les premières névroses liées à l’intense frustration d’un corps en éclosion, le besoin irrépressible de se conformer à la connerie dominante pour se faire oublier…

Si vous étiez sincère, monsieur le ministre, et si vous vouliez sérieusement lutter contre l’homophobie, c’est aux enfants de l’école élémentaire que vous vous adresseriez en priorité, justement parce qu’ils sont à un âge où l’on peut tout leur dire sans que ce soit, en rien, “prématuré”.

Une fois de plus, votre empressement à céder à la représentante quasi-officielle d’une religion qui prône depuis 2000 ans la chimère de l’amour désincarné, la contrainte des corps, la componction, la névrose et la frustration comme garanties de l’asservissement de l’individu à une société, cet empressement-là ne fait que souiller un peu plus le mot “Liberté” que vous ne voyez même plus, sous la Marianne de votre papier à lettres. Mais ça, on commence hélas à s’y habituer.

Veuillez agréer, etc.