J’avais dix-neuf ans et je passais tout mon temps dans ce magasin de bandes-dessinées du centre-ville. Parce qu’il était en sous-sol et que la pénombre y était apaisante. Parce que les cloisons étaient recouvertes de bois et que j’aimais cette chaleur brute. Parce que ça sentait bon les livres, l’essence de térébenthine et la poussière. Parce qu’il y régnait un calme enveloppant. Parce qu’il y avait des affiches d’Enki Bilal aux murs et toujours le même album d’Alain Bashung en fond sonore.

Comme tout le monde, j’avais déjà entendu Bashung à la radio. Quand j’étais petit, Gaby avait été un tube dont mon frère plus âgé s’était empressé de me donner une explication de texte à la crudité hilare. Je me rappelle aussi l’entrée de L’arrivée du tour au TOP-50, quelques années plus tard, et combien j’en avais trouvé les jeux de mots vraiment ringards : “qu’est-ce tu fais, mais tu tapines en bourg ? Pas du tout, c’est l’arrivée du tour”, pfff…

Mais c’est cette année-là, celle de mes vingt ans, que le bel Alain m’est entré dans l’épiderme. En partageant des cafés avec un vendeur de BD d’occase un peu radin, un peu requin, un peu acerbe, je me suis fait inoculer sans y prendre garde ces chansons sortilèges qui ne m’ont plus lâché. L’album s’intitulait Osez Joséphine, et c’était le premier que Bashung composait sans les textes de Boris Bergman, mais avec ceux, plus insolites, de Jean Fauque. Comme Chatterton plus tard, puis Fantaisie Militaire et enfin L’Imprudence. Mes quatre préférés — avec tout de même une faiblesse pour les deux premiers, les plus envoûtants à mon goût.

L’ami chanteur pour qui j’essaie d’écrire en ce moment peut crier à l’escroquerie en prétendant que Jean Fauque s’est contenté d’aligner des jeux de mots foireux et de juxtaposer des segments de phrase qui ne font pas sens. Et la musicienne qui ne mâche pas ses mots trouvera sans doute que le minimalisme des compositions de Bashung constitue “de la merde en barre”, comme elle dit. Je m’en fiche ; moi, ces chansons me rassérènent et me stimulent en même temps.

Chez Bashung, j’aime la voix, qu’elle soit nasillarde et faussement nonchalante, ou qu’elle se pose en douceur, bien campée sur ses basses. J’aime ses reliefs et ses creux, j’aime entendre le souffle de celui qui raconte. J’aime ses hésitations et ses longueurs tremblées. J’aime sa diction bizarre, ses dentales gourmandes et ses voyelles tordues, presque diphtonguées.

Chez Bashung, j’aime que la musique, les arrangements et les textes me parlent à l’unisson, comme s’ils étaient tressés des mêmes émotions. J’aime ce qui suinte de l’ensemble, comme une perle de sueur sur une tempe harassée. J’aime quand l’amertume se fait caressante, quand elle me cajole et que sa lumière triste s’auréole de couleurs kaléidoscopes.

L’une des chansons de Bashung et Jean Fauque qui m’émeuvent le plus s’intitule Happe. On la trouve sur Osez Joséphine. Le titre et le refrain sont des morceaux de bravoure, je trouve : prétendre chanter “Peu à peu tout me happe” avec le h aspiré, il fallait oser… Et quel texte ! Je donnerais ma main gauche pour écrire avec le dixième de cette sobriété apparente, de cette fausse simplicité, de cette grâce légère. Et j’abandonnerais sans regrets ma main droite pour savoir trousser des mots si singuliers sur un thème si rebattu (le désamour, en l’occurrence).



Quelques années après le magasin de BD, j’ai vu plusieurs fois Bashung en concert, droit comme un i derrière son pied de micro, son laconisme en bandoulière. J’ai aussi accompagné plusieurs fois les musiciens avec qui je travaillais au studio ICP de Bruxelles, celui où il avait enregistré Chatterton. J’ai harcelé Djoum derrière sa console pour qu’il me raconte, avec sa grosse voix rieuse et son accent brusselaere, les séances de travail du chanteur. J’ai aimé qu’il me dise comment Jean Fauque se tenait en embuscade dans une encoignure, cahier et stylo en main, prêt à remâcher les mots de longues heures durant pour dénicher le son juste et les syllabes qui sonnent.

Et puis il y a eu l’album de trop, celui où Gaétan Roussel a cru pouvoir remplacer les diamants de Jean Fauque par de vulgaires cailloux à la grammaire erratique (“Un jour, je courrirai moins”, dans Résidents de la République).

Et puis Bashung est mort.

Et puis le vendeur de BD a pris sa retraite et vendu sa boutique à un marchand de tapis, qui l’a cédée à son tour à un tatoueur.

Mais il m’arrive encore souvent de passer devant cette vitrine de mes vingt ans. Et, chaque fois, j’ai des relents de poussière au fond du nez et une chanson qui traîne ses langueurs par derrière les tympans.