— Et c’est quoi, le pitch ?

Les mots me manquent pour expectorer tout le mépris que j’éprouve pour la flatulence télévisée qui a popularisé ce sommet de platitude[1] électroencéphalogrammique, à la fin des années 1990. Comme si un livre, un film, une pièce de théâtre ou un opéra pouvaient se réduire à un pitch… Pathétique baudruche, si lisse en surface et si pleine de vide et de méthane, comme tu dois te sentir solitaire, les jours de grand vent…

L’ennui, c’est qu’à cause du clichetonneur cathodique sus-évoqué, on est un paquet à vivre également d’épais moments de solitude, dès qu’il s’agit de parler de bouquins. Tenez, essayez d’offrir un exemplaire de Socrate dans la Nuit (du lumineux Patrick Declerck) à un téléspectateur surgavé de talk-shows, pour voir :

— L’ami, voici le livre le plus brillant, le plus bouleversant, le plus désespéré et le plus hilarant que j’aie lu ces dix dernières années…
— C’est quoi, le pitch ?
— Oh, c’est l’histoire d’un mec qui découvre qu’il a une tumeur au cerveau et qu’il va mourir.
— Ah. Et… ?
— Bin à la fin, il meurt.

Forcément, ça plombe un peu[2].

C’est pourquoi, aimable lecteur, puisqu’on est ici en bonne compagnie, tu vas m’autoriser à ne pas résumer L’eau des rêves, de Manu Causse. Parce que, vraiment, on s’en fout.

Ce qui importe, dans ce roman, c’est l’écriture, la voix du narrateur. Une voix ample, rocailleuse, incroyablement musicale, qui te saisit les tripes à la première page et ne consent à les relâcher qu’à la dernière. Une voix de sortilège, habitée, pulsatile. Organique. Une voix qui ressasse, qui crie, qui chuchote, qui délire, qui s’abandonne, qui vitupère, qui engueule les morts, qui demande des comptes, qui s’avoue, qui tournicote… Quel souffle ! Et quel style, bon sang ! Comment résister à l’envie de se mettre chaque phrase en bouche, longuement, pour mieux la déguster ? Comment ne pas crever d’urgence de la lire à voix haute, de la déclamer, de la sentir rouler sur sa langue ? Histoire de partager l’émerveillement avec ses voisins de métro, d’accord, mais surtout histoire de se laisser prendre par cette voix, dans tous les sens du terme (oué, même celui auquel tu penses, lecteur-trice lubrique. C’est que c’est salement charnel, parfois, des mots…)

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Alors voilà. Ça s’appelle L’eau des rêves de Manu Causse, c’est édité chez Luce Wilquin et il y a malheureusement peu de chances que tu l’aies vu en vitrine. Mais je te garantis que si tu demandes ce livre à ton libraire préféré, celui-ci se fera un plaisir de le commander illico pour faire ton bonheur (suggère-lui d’en prendre plusieurs exemplaires et de le lire aussi : comme ça, il le conseillera, à son tour, et ça fera plein d’heureux pour se réchauffer à de la littérature qui secoue, qui donne envie d’aimer les livres et qui fait du bien).

Et comme je suis chafouin, je vais maintenant te donner à lire un court extrait QUI N’EST PAS représentatif de la tonalité du bouquin (car il se trouve tout au début), mais qui va quand même te montrer combien le Causse sait se servir de sa plume, le bougre :

La bergerie, la garrigue, les vignes. Ils sont assis sous le ciel bleu, savourant l’été, ou la rivière, ou les vendanges ; ils sont assis dans le soleil qui baigne leurs épaules, le feu de leurs grillades monte droit, emportant l’odeur des sarments et leurs mots noueux qui crépitent. La graisse de viande coule bénite sur ces terres, ces pauvres terres d’argile et de pierre qui cuisent, immobiles.
Et dans le vide du ciel d’été, le nuage est au centre du monde.
Rien n’est vrai si ce n’est ce nuage, et ses flancs qui annoncent, promettent la fin la crainte la terreur, la disparition des mondes.
Un nuage. Un nuage et les formes qu’il prend au fil du vent qui passe. L’image qu’il reste de lui — un visage peut-être. Surmonté d’un chapeau. La silhouette d’un homme assis contre une pierre.

— …
— …
— …
— Et sinon, c’est quoi, le pitch ?
— Oh, merde.

Notes

[1] Je fais des oxymorons crétins si je veux, c’est mon blog.

[2] Depuis, Patrick Declerck a considérablement simplifié la tâche de ses lecteurs : son dernier roman en date, Démons me turlupinant, est tellement bordélique et génial qu’il est tout bonnement impossible d’envisager tenter d’en faire le moindre début d’esquisse de résumé. Comme ça, on est tranquilles.