Il est minuit dans la cuisine où je tape un mail. La porte s’ouvre sans bruit.

— Papa, j’arrive pas à dormir.
— Dis, tu serais pas un peu un boulet, des fois ?
— Non, mais Papa… Sans rire, comment on fait ?
— On fait le vide dans sa tête. Comme ça, pfffuitt. (Geste avec la main pour montrer la tête qui se vide, un peu comme un évier dont on viendrait de retirer la bonde). Et hop, on dort. Allez, tire-toi.
— …
— …
— …
— Oui, bon, ça va, hein… J’ai bien le droit de dire une grosse connerie de temps en temps, non ?
— Ça t’est déjà arrivé, de faire le vide dans ta tête ?
— Non. Mais pour dormir, je me raconte une histoire. Tu te rappelles le coup du cirque et du papillon, quand tu étais petite ?
— Oui. C’est vraiment ce que tu fais ?
— Toujours.
— Explique.
— C’est facile : tu prends une situation qui t’apaise ou te stimule. Et puis tu déroules le film.
— Genre ?
— Genre, euh… Je sais pas, moi… Une balade qui t’a plu et que tu voudrais refaire, un moment qui t’a émue et que tu aimerais revivre, une personne qui te manque fort et que tu as envie de revoir…
— Oui mais moi, ce qui me fait envie, là, maintenant, c’est de dormir. Alors ton conseil, ce serait de me faire le film dans ma tête de moi qui dors ?

On éclate de rire comme deux andouilles dans la cuisine obscure. Il me semble voir un papillon outré s’enfuir par la porte-fenêtre.