Les chineurs du petit matin, hagards et agressifs, dont la lampe de poche fouille l’intérieur de ta voiture, à la recherche du Cézanne caché ou de l’édition originale de Tintin dont ils pourraient te délester pour une bouchée de pain.

Les gens qui ne disent ni bonjour, ni merci, ni merde ; seulement “combien ?” avant de repartir sans un regard.

Les gens qui cherchent la cochonnerie à 1 € dont l’acquisition va les débarrasser de leur ferraille (et qui négocient le prix à 99 centimes — en pièces rouges, évidemment).

Le type qui soupire en se campant devant ton stand, soupire en attrapant un objet avec le même dégoût que s’il manipulait les excréments de son pire ennemi, soupire en demandant le prix et s’éloigne en soupirant.

Les gens qui veulent ABSOLUMENT t’acheter quelque chose parce que tu es SYMPA (merci, bande de naïfs, mais c’est comme tout, ça s’apprend : j’ai fait les marchés quand j’étais étudiant, hein. Si j’avais su draguer les filles aussi bien que je sais séduire les clients, croyez-moi, mon adolescence aurait été une débauche de luxure permanente…)

Les gens qui COLLECTIONNENT des trucs improbables et qui passent de stand en stand, la truffe humide et l’œil brillant de convoitise, en demandant “vous avez des fèves ?” (Heureusement, les belles histoires finissent bien : ainsi, le monsieur qui collectionne les JETONS DE CADDIE (!) a frôlé l’orgasme et la banqueroute lorsque la Providence l’a mis en présence d’un vendeur de jetons de caddie — si.)

La dame introvertie qui boit littéralement tes paroles quand tu lui conseilles des livres et qui prend son mari à témoin pour te demander textuellement : “vous ne voudriez pas devenir notre ami ?”

Le désespéré qui mourra s’il ne peut pas obtenir LA SEULE CHOSE qui ne soit pas à vendre sur ton stand (en l’occurrence, la vieille boîte à tabac dans laquelle je range mes feuilles et mes filtres à rouler. Désolé, m’sieur, mais cette boîte, c’est mon unique souvenir de Trois-Quatorze. J’appelle les pompes funèbres ?)

Le couple russe d’abord très tenté par l’eau-forte dont tu demandes un prix exorbitant, mais qui renonce quand tu commets l’erreur de lui consentir une ristourne TROP IMPORTANTE : cher, c’était attirant. Moins cher, ça devient vulgaire.

Les familles qui sont venues pour acheter n’importe quoi, coûte que coûte, de préférence des merdes dont elles n’ont ni envie ni besoin et qui moisiront bientôt dans leur propre grenier.

Le quinquagénaire qui s’est lancé à corps perdu dans la collection des magazines Fluide Glacial, qui a dans la poche un tableau Excel avec les numéros qui lui manquent, mais qui finit par avouer qu’il n’en a encore jamais lu un seul.

Ce qu’il y a de bien avec les vide-greniers, c’est que c’est toujours un émerveillement permanent : tant de névroses rassemblées sur si peu de mètres carrés, ça force l’admiration.