Le week-end dernier, je suis monté dans un grenier encombré pour tenter de mettre la main sur un document dont j’avais besoin — et qu’évidemment, je n’ai pas retrouvé. Quand j’en suis ressorti, deux heures plus tard, j’étais blanchi de poussière de souvenirs. Bon sang, ce que ça s’accroche, cette cochonnerie-là. Ça s’infiltre sous la peau, ça fait tousser. Ça pique les yeux.

J’avais oublié tout ça.

J’avais oublié tous ces journaux pour lesquels j’ai travaillé, toutes ces rencontres que j’y ai faites, toutes ces pages que j’ai noircies. J’avais oublié ces milliers de photos empilées dans des boîtes, ces fragments de vie entassés à la va-comme-je-te-pousse dans des cartons ramollis par l’humidité : souches de billets d’avions, pochettes d’allumettes glanées dans de lointains cinq étoiles, CD de “work in progress” du groupe dont j’ai longtemps été le manager, badges “all access” des festivals. J’avais oublié les dossiers de presse, les cartes postales, les affiches, les prospectus. J’avais oublié les pièces de théâtre que j’ai vues éclore, la moitié des livres que j’ai aimés, la quasi-totalité de ceux dont j’avais commencé (puis abandonné) l’écriture.

Au milieu de tout ce bordel, je suis même tombé sur les premières pages d’une nouvelle écrite il y a dix ans ou quinze ans et j’en ai suffoqué de surprise et de douleur. Parce que non seulement ce texte parle d’un homme qui s’apprête à fêter son quarante-deuxième anniversaire — comme moi dans deux mois —, mais il décrit exactement ce que je suis devenu, au détail près.

Et puis les coupures de presse jaunies, les dossiers renfermant mes embrasements de l’époque, mes passions, mes projets, mes réussites et mes échecs, mes résignations, mes petits triomphes. J’avais oublié tout ça.

J’avais oublié ces visages souriants sur papier brillant Ilford 18x24. J’avais oublié les missives des copains, les enveloppes bourrées à craquer de lettres de ma meilleure amie, les mots d’amour, les cartes de remerciement, les messages d’encouragement.

J’avais complètement oublié la blonde Allemande qui avait continué à m’écrire pendant cinq ou six ans après nos adieux sur le quai d’une gare. J’avais oublié aussi que c’est à elle que je dois l’orthographe atypique de mon prénom.

J’avais oublié ces milliers de kilomètres, ces millions d’idées, de sourires, d’emmerdements, de mains serrées, de journées qui ne se ressemblaient jamais. J’avais oublié les soirées qui s’éternisent, les yeux qui crépitent, “allez, une dernière chanson”, et puis le sommeil sans rêves, trop court, sur des lits d’hôtels jetés au bord des autoroutes. J’avais oublié la fatigue et la sueur, le corps qui ploie, l’adrénaline qui fouette le sang. J’avais oublié l’insouciance de la dernière cigarette qu’on savoure adossé à un arbre, les soirs d’été, repu d’émotions et de travail accompli, avant d’aller se coucher.

J’avais oublié à quel point ça peut être rempli, une vie, parfois.