J’avais dix ans et je me souviens précisément de cette journée-là.

Je ne me rappelle plus si c’était un dimanche ou un mercredi, mais c’était un de ces jours tapissés de langueur poisseuse, un de ceux où l’on ferait n’importe quoi pour se hisser vers l’air frais. Dans les toilettes, mon grand frère avait laissé traîner le livre qu’il étudiait au collège ; alors je l’ai vaguement examiné. Il y avait la trombine de l’auteur sur la couverture, un vieux mec avec une expression bizarre et un mégot au coin du bec :

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Comme sa tronche me plaisait, j’ai feuilleté le bouquin. Nonchalamment.

Et paf ! C’est comme si une fenêtre venait de s’ouvrir en claquant et qu’un monde insoupçonné en profitait pour surgir sous mes yeux ébahis.

Ce jour-là, j’ai découvert en vrac l’émerveillement, l’émotion dense, un écho intime, quelque chose qui semblait vouloir donner du sens. Je venais de recevoir une gigantesque boule d’énergie, comme lorsque la foudre s’abat sur vous. Cette énergie, non seulement j’en étais chargé à crépiter, mais je ressentais aussi l’impérieux besoin de la redistribuer. Il fallait que je participe, que je m’inscrive dans la circulation des mots. Alors je suis monté dans ma chambre, je me suis assis à mon petit bureau, et j’ai commencé à noircir des pages de mon cahier de brouillon. Et j’ai compris que ma vie ne serait pas tout à fait mienne si je n’en consacrais pas au moins une partie à écrire “des choses” — même si je ne savais pas bien quoi. Par la suite, chaque fois qu’on me demandait ce que je voulais faire quand je serais grand, je répondais que plus tard, je serais “journalistécrivain”.

Journaliste, je l’ai été, un peu. J’avais la chance de choisir librement mes sujets, et ça a été une période où j’avais le sentiment de ne pas travailler en vain : je me nourrissais de ce que je découvrais et je transmettais des informations, des ambiances, des stupeurs, des admirations. Bref, ça circulait.

Aujourd’hui, alors qu’une question postée dans les commentaires de ce blog me plonge dans des abysses de réflexion, je suis sûr d’une chose, sur mes raisons profondes de me lancer dans l’aventure. Certes, il y a l’envie — le besoin — de dépassement, de construction, de fabriquer quelque chose. Et puis des motifs plus sombres ou plus ténus, dictés par des ressorts que je n’ai pas fini d’identifier. Mais je sais aussi qu’il y a toujours cet appel de mes dix ans : aller quelque part dans la chaîne de circulation. Me sentir quelque part parmi les gens, destinataire et émetteur. Être à ma place, en quelque sorte.