Il y a quelques jours, j’étais assis dans un avion. Je ne sais pas comment vous faites pour survivre aux langueurs aéronautiques, mais moi, une fois que j’ai surmonté la nervosité du décollage, que les hôtesses ont fini de distribuer la bouffe tiède qui pue et le café trop clair, et que la belle que voilà a plongé son joli nez dans un livre pas drôle sur la musique ancienne, je m’emmerde comme jamais.

Adoncques, je feuilletais nonchalamment un guide touristique sur Lisbonne (on était à l’aller : j’ignorais encore que prétendre se balader gaiement dans cette ville, c’est oxymorer plus que de raison) lorsqu’elle a surgi. Comme ça, plof. Sans prévenir.

C’était une envie.

Pas une velléité timide ou un petit souhait à la con, non non : c’était de la bonne grosse envie bien massive, du genre qui débarque sans crier gare des profondeurs viscérales, vous étourdit d’un coup de marteau sur le cortex puis se liquéfie en un clin d’œil — histoire de vous empêcher de la circonscrire. Le temps que vous vous remettiez du choc, elle s’est déjà diffusée par capillarité dans tout votre organisme et vous êtes foutu : vous n’êtes plus que frémissements d’impatience, échine électrique et crépitements à fleur de peau.

Pour tout vous dire, c’était une bête envie de bière fraîche (cerveja fresquinha, d’après mon guide oxymorique). Si j’avais été en train de m’adonner à une activité normale (comme faire semblant de travailler, tweeter des bêtises ou tenter de convaincre la belle que voilà qu’on lit vachement mieux Antoine Geoffroy-Dechaume en se mettant tout nu, par exemple), je me serais vaguement dit « tiens, j’ai envie de bière fraîche (cerveja fresquinha)… » puis je serais passé à autre chose, et vous, vous auriez échappé à l’affliction que le présent billet est en train de vous inspirer (courage, il ne reste plus que deux paragraphes et demi). Sauf que — faut-il vous le rappeler ? —, je me faisais douloureusement chier dans mon mètre carré pressurisé. Et que, tant qu’à tripoter une idée idiote, j’aimais autant que ce soit une question sur mon envie de bière plutôt que sur le temps qu’il faudrait aux crabes pour digérer mes restes en cas de fait divers au-dessus de l’Atlantique.

Ça fait que je l’ai examinée, mon envie. Je l’ai soupesée, je l’ai observée sous tous les angles en prenant mon temps. J’ai essayé de comprendre d’où elle venait et ce qu’elle racontait. Et je me suis rendu compte qu’elle était pleine, touffue. Qu’elle avait des tas de facettes et qu’en réalité, je n’avais pas envie de boire une bière — encore moins d’en avoir bu une. J’avais envie de terrasse, de lumière pâle arasant les ombres, d’un voile d’air frais sur ma nuque et sur mes avant-bras. J’avais envie de m’adosser en relâchant les muscles de mes épaules. J’avais envie d’écarquillements et d’abandon, du verre humide sur la pulpe de mes doigts, du léger soupir de conclusion qui vous échappe quand vous vous sentez bien et que le temps ouvre une parenthèse. Je n’avais pas envie de l’amertume de la bière : j’avais envie d’en avoir envie, j’avais envie de l’instant qui se tend entre la soif et l’apaisement. J’avais envie de regarder avidement autour de moi et de songer « ça y est, je suis dans une ville inconnue, c’est le début d’une histoire ». J’avais envie de lever mon verre et de croiser le sourire de la belle que voilà. J’avais envie d’entendre des gens parler une langue que je ne connais pas, et de ce moment magique où l’on se sent à la fois égaré et serein.

Ce jour-là, je me suis senti tout con de réaliser que, tapie derrière une banale soif de bière, se cachait la hâte de courir vers l’inédit, la découverte et le lendemain. (Et, accessoirement, vous n’imaginez pas tout ce que ces deux heures trente de réflexions aériennes m’ont expliqué sur moi-même. Mais, vils comme vous êtes, je vous soupçonne de vous en cogner avec insouciance. Et puis, comme disent les journalistes fatigués et les grosses feignasses qui n’ont pas le courage de trouver une chute pour leurs billets de blogs, ceci est une autre histoire.)