(Portraits #1, réédition)

Au printemps et à l’été 2010, à la demande d’une petite association et d’un photographe muni d’un très gros égo, j’ai arpenté les rues d’une petite ville de Basse-Normandie pour écrire des portraits d’habitants. Ceux-ci devaient être publiés conjointement avec les portraits photographiques que le monsieur au gros égo avait déjà faits. On se retrouvait régulièrement à la médiathèque locale pour des lectures publiques, c’était un chouette job. Le seul souci, c’est que le monsieur au gros égo a détesté mon boulot et qu’il a fait semblant de ne pas comprendre comment je bossais pour me faire éjecter du projet. Après, il a épuisé un écrivain qui est aussi une de mes amies (et oui, le monde est petit). C’est bien, ça m’a servi de leçon : la prochaine fois, je bosserai directement avec mon amie et je me laisserai plus jamais emmerder par les gens qui ont un gros égo. Bref. Voilà les textes. La plupart ont déjà été publiés sur une ancienne adresse de ce blog. Je vais essayer de retrouver les autres. Ce premier portrait, qui correspond aussi (je crois) à la première rencontre, date du 24 mai 2010.

Dans la torpeur caniculaire de ce lundi de Pentecôte, la fête foraine sommeille encore. En attendant l’ouverture, Kevin et Romain font le pied de grue sur le parvis de l’église. Ils discutent debout, les mains enfoncées dans les poches. Donnent de légers coups de pied dans le vide. Tuent le temps.

Romain a seize ans. Il est collégien à PetiteVille. En troisième, parce qu’il a redoublé, précise-t-il. L’année prochaine, il voudrait bien faire un apprentissage de serveur, dans un restaurant ou une brasserie des environs. Mais aujourd’hui, il n’a pas la tête à parler d’études et d’avenir professionnel : il attend sa copine, une élève de l’autre collège. Ça ne fait que trois jours qu’un copain les a présentés, mais le courant est passé. « On est sortis ensemble le premier soir ! » ajoute-t-il avec le sourire de celui qui vient de décrocher la lune.

Kevin a vingt-cinq ans et un CAP de mécanique auto. Il a eu quelques stages, jamais d’emploi salarié. Il pense qu’il touche le RSA, mais il faudrait demander à sa copine parce que les papiers, ce n’est pas son truc.

Lui, il ne parle pas de coup de foudre, seulement d’embrouilles. « Vous voudriez que je raconte mon histoire avec elle ? » Il se marre. « L’après-midi ne suffirait pas ! » C’est pour elle qu’il est venu vivre à PetiteVille, « dans la ZAC ! », il y a cinq ans. Il a laissé à VilleDÀCôté ses copains et son passé compliqué, comme il dit. « Je n’avais pas le choix, il fallait que je parte. On ne voulait plus de moi, là-bas ». Il raconte ses petits trafics, avant de s’interrompre : « Vous n’êtes pas de la police, au moins ? » Il évoque aussi ses peines de prison. La première fois, il avait seize ans. Puis il y en a eu deux autres, vingt mois en tout dans trois centres de détention de la région. Mais de ce temps vide, il ne dit pas grand chose. « On ne fait rien. On attend. Et si vous étiez un peu gros en arrivant, vous ressortez épais comme ça… Croyez-moi, faut pas y aller. » Il ajoute que c’est plus dur en été, quand la lumière ruisselle à travers les barreaux. Quand on pense à tout ce qu’on pourrait faire, si on était du bon côté de la porte.

Il dit aussi que la prison, ça n’empêche pas les conneries. Lui, le jour de sa libération, il est allé fêter ça avec les copains : un feu de camp, quelques bouteilles, la soirée aurait pu être douce. « Mais au bout d’un moment, c’est parti en couilles ». Quand les policiers de la BAC sont arrivés, ils ont trouvé un champ de blé incendié et des vaches qui divaguaient sur la route. Le fonctionnaire qui lui a braqué une lampe-torche dans les yeux n’a pas pu s’empêcher de s’exclamer : « tiens, t’es là, toi ? T’es déjà sorti ? »

Quand il se raconte, Kevin a un grand sourire, comme une fissure. Et s’il dit « je suis énervé », ses yeux plissés et ses faux airs de gamin rieur semblent vouloir le démentir. Pourtant, aujourd’hui, c’est vrai qu’il ne tient pas en place. Il va, vient, tourne, s’agite en parlant. C’est à cause de sa copine qui lui fait « tout le temps des trucs dans le dos » : il y a un mois, il a appris par une autre qu’elle était enceinte de leur troisième enfant. « Elle disait qu’elle faisait de l’œdème… De l’œdème, tu parles ! » Quand elle a senti les contractions, ce week-end, il l’a déposée à la maternité mais il n’est pas resté.

C’était la troisième grossesse, le troisième déni. Pour sa fille aînée et son petit garçon, il avait attendu dans le couloir : « je suis mal-au-cœureux. Quand je vois du sang, je deviens tout blanc. Sauf quand je me bats. Alors là, c’est le contraire : ça m’excite, je suis encore plus méchant. »

Avec son visage de poupon qui se coiffe en arrière pour jouer les durs, il n’a pourtant pas l’air si méchant. C’est peut-être parce qu’il a perdu l’habitude : depuis qu’il est à PetiteVille, il n’a participé qu’à une seule bagarre en cinq ans. Les conneries, c’est fini, il ne veut plus en faire. Pour les enfants. Les siens, les deux premiers. Celui qui vient de naître, c’est différent : il dit qu’elle lui a trop menti, qu’il en a marre. « Je l’ai prévenue : celui-là, il ne portera pas mon nom, tu te débrouilles, c’est le tien, je ne veux pas en entendre parler. Elle l’a appelé Sancho. Je l’ai aperçu une fois depuis qu’il est né, mais ça ne m’a rien fait… »

Une lumière blanche, presque minérale, tombe droit sur le parvis. Kevin et Romain fument une cigarette, toujours debout, toujours en mouvement dans leurs survêtements. La fête foraine n’en finit pas de démarrer. L’air se mêle de la friture des croustillons, mais les manèges restent à l’arrêt. Est-ce que Kevin ira quand même voir le petit Sancho, après la fête ? Il se passe une main sur le front. « Bonne question… Bonne question… » Son regard se perd dans le vague. Et dans son sourire qui s’élargit, ses dents bien alignées dessinent des points de suspension.

Ironie de l’histoire : peu de temps après cette rencontre, le journal local a publié un bref article sur mon travail. Juste en dessous, il y avait un extrait de naissance. Celui du petit Sancho.