(Portraits #2, réédition)

J’étais dans un café du village, occupé à écrire le portrait de Kevin et Romain, quand Maurice m’a interpellé : il trouvait que je tapais drôlement vite sur mon clavier. Je lui ai répondu que c’était comme tout, qu’à force d’habitude on n’y faisait même plus attention. Par exemple, moi, je trouvais qu’embrayer en passant une vitesse tout en tenant son volant et en faisant gaffe à son rétro, ça monopolisait au moins autant de neurones. « C’est marrant que vous disiez ça : je suis routier ! » Alors hop, je lui ai demandé de se raconter.

« Quarante ans de route ! Trois millions de kilomètres ! Combien de femmes ? Houla… Je n’ai jamais compté. Vous pouvez écrire qu’il y en a eu des dizaines. Et des dizaines… Et encore des dizaines !

J’ai fait ce métier parce que j’avais eu tous mes permis à l’armée, le lourd, le super-lourd. Le transport en commun, aussi… Ça, j’ai essayé une fois. Je connaissais quelqu’un qui avait des autocars, mais ce n’était pas pour moi. Le jour où je me suis retrouvé au volant d’un bus rempli de gens, j’ai eu une de ces pressions…

J’ai commencé comme chauffeur-livreur en produits frais, mais au bout d’un moment, je me suis dit « il faut se lancer ». Je voulais faire l’international. Avec la première boîte où j’ai travaillé, je n’allais pratiquement qu’en Angleterre, en camion frigo. Je descendais charger dans l’Hérault, à Lunel, je remontais jusqu’à Cherbourg ou Saint-Malo pour prendre le bateau, puis je livrais Covent Garden, vous connaissez ? Ce sont des halles couvertes, un peu comme à Rungis, en plein centre de Londres. Et juste après, je prenais la route de l’Écosse, pour vider le reste de la semi à Glasgow. C’est beau, l’Écosse…

Quand la mer était calme, j’aimais bien l’ambiance sur le ferry. C’était l’époque où on voyait beaucoup de types avec des cheveux coiffés en crête, les punks, comme on disait. J’avais droit à la guitare, il y avait des nanas, c’était sympa. Mais la Manche est souvent mauvaise, et alors là, je peux vous dire que je ne traînais pas ! Je fonçais dans la cabine, et hop, à plat ventre ! Qu’est-ce que j’ai été malade, en mer !… Une fois, elle était tellement démontée que j’ai vu l’eau recouvrir la pointe du bateau.

J’ai changé de boîte plusieurs fois. J’ai fait l’Espagne, le Portugal, L’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la Hollande… C’est joli, la Hollande, mais j’aime pas la mentalité. La Belgique c’est autre chose, c’est mon petit paradis. Surtout la Wallonie. Les gens sont accueillants. Et puis au moins on parle français. C’est qu’en quarante ans, je n’ai pas été fichu d’apprendre une seule langue étrangère. Je vais bien baragouiner deux ou trois mots pour commander un verre, mais c’est tout.

Quand j’étais jeune, on avait encore le livret individuel qu’on remplissait à la main. Lorsque les gendarmes nous arrêtaient, on n’était pas tout le temps à jour. On disait : « Rhôô, où est-ce qu’il a bien pu couler, cette saloperie de carnet ? », et pendant qu’on faisait semblant de chercher d’une main, on le remplissait vite fait de l’autre, en douce. Mais c’est fini, tout ça. Maintenant, les collègues ont une carte magnétique, y a pas moyen de tricher.

Vous voulez que je vous raconte la Belgique ? Ah, ma Belgique… J’en faisais deux fois le tour, chaque semaine. On partait dans la nuit du dimanche au lundi, à cause de la prime qu’on touche quand on décolle à minuit, et on rentrait à la maison le samedi midi. Toutes les semaines à ce rythme-là, ça explique un peu mes quatre divorces…

Souvent, je chargeais de l’eau de Montjoie et j’allais la livrer à Nivelles, sur la route de Bruxelles. J’avais de la ferraille, aussi, j’allais à Charleroi, à Mons…

On vit bien, en Belgique. Pour manger, on allait dans une grande station Total. Il y avait deux restaurants : dans le premier, vous aviez l’apéritif gratuit. Dans l’autre, c’était les digestifs. Et il y avait aussi la musique, hein, tout ce qu’il fallait. On se retrouvait entre collègues. Le patron n’aimait pas ça, alors il nous obligeait à partir à des heures différentes pour qu’on ne puisse pas se croiser. Mais on se débrouillait. On s’arrangeait pour traîner un peu, et avec la CB on se donnait rendez-vous sur la route. Certains soirs, on arrivait à se retrouver à sept ou huit semis de la même maison ! On s’installait à l’apéro à sept heures du soir, à minuit on était encore à table… Et à quatre heures du matin, on mettait le moteur en route. D’accord, on ne repartait pas à jeun, mais je n’ai jamais eu un seul accident en quarante ans !

En Belgique, j’avais un truc pour aller voir les copines : beaucoup d’entreprises ferment à seize heures. Quand je devais charger du granit d’importation d’Afrique du Nord, je débarquais à seize heures trente. « Faut revenir demain ! » J’insistais, je demandais à voir au moins les blocs pour savoir comment j’allais équilibrer la semi. Je m’en fichais, mais il fallait bien faire semblant de s’intéresser ! Je repartais à vide, et j’avais jusqu’au lendemain 7h30 pour faire tout ce que je voulais…

Le mieux, c’était d’aller à Anvers, pour les femmes dans les vitrines. C’est un quartier immense, du côté du port industriel, il n’y a que ça sur des kilomètres. Et croyez-moi, il y a de belles filles qui font ça. Il y a aussi un autre quartier, plus loin, pour les hommes entre eux, mais celui-là, je n’y ai jamais mis les pieds. Moi, j’aimais bien les Africaines. J’avais mes habitudes, j’allais souvent voir les mêmes. Mais c’est un budget, hein, on ne se rend pas compte. Au début de l’euro, je me rappelle que c’était vingt euros. Vous trouvez que c’est pas cher ? Ah ben merde, quand même ! Vingt euros pour trois minutes ! Vous rigolez, mais je peux vous dire qu’elles savent y faire. Avec elles, ça ne dure pas longtemps !

J’ai pris ma retraite il y a cinq ans. Maintenant, j’ai un petit appartement, ici, à PetiteVille, en rez-de-chaussée. Je suis tranquille. Je vais à la pêche. Je rends service à des gens, des petits vieux, pour tondre la pelouse, nettoyer, élaguer. J’ai une amie, mais on ne se voit pas tous les jours, je tiens à ma liberté.

Si je regrette d’avoir arrêté ma vie de routier ? Non… C’est vrai que c’était une bonne vie. J’ai vu des paysages superbes, j’ai fait la fête, c’était pas triste. Mais il faut un temps pour tout, vous ne croyez pas ? »