(Portraits #3, réédition)

La petite fille porte une robe rose toute légère, à la terrasse du Café du Théâtre. Elle se tient bien droite face à son papa, croise et décroise les jambes lentement, comme une grande. Parfois, elle regarde autour d’elle, à la cantonade, et plante des yeux déterminés dans les pupilles de ceux qui l’observent.

La petite fille à la robe rose doit avoir huit ans environ. Une frite à la main, elle parle posément au papa taciturne qui taquine sa salade du bout de sa fourchette. « Tu as pensé à prendre mes deux lapins ? Non ? Zut, moi non plus !… » Le papa répond d’un sourire.

« Tu sais, il pue, mon deuxième lapin. Il va falloir qu’on le lave. Je me demande comment je vais l’appeler. Tu as une idée, toi ? »

Elle trempe gravement sa frite dans le ketchup, l’enfourne et se coupe un petit morceau de jambon. Elle dit : « C’est bon, ici… Bien meilleur qu’au McDo. Tu ne trouves pas, que c’est meilleur qu’au McDo ? » Le papa acquiesce d’un signe de tête, alors elle s’enhardit : « Tu sais que Mamie, elle aime ça, le McDo ? » Puis elle réprime un petit rire théâtral, sourcils levés bien haut et deux mains croisées sur les lèvres, en pensant à cette évocation incongrue : une mamie au fast-food.

« On y est allés, il n’y a pas très longtemps, avec Mamie et Cédric. J’aime bien les cadeaux, mais alors les trucs à manger… Pouah… »

Elle avale son jambon, reprend entre ses doigts une frite qui ne chasse pas le dégoût. « Berk… »

Pendant quelques minutes, son regard se voile d’un air songeur. Leur petite tablée se fait discrète, dans le brouhaha des buveurs d’apéritifs qui s’étalent. Mais quand même, une précision lui brûle les lèvres :

« Papa ? — Oui ? — Il ne faudra pas leur dire. — À qui, ma chérie ? — Aux gens qui travaillent au MacDo. Il ne faut pas leur dire, que c’est pas bon, ce qu’ils font. Ça les rendrait tristes. »