(Portraits #4, réédition)

Après Maurice, Kevin et Romain et la petite fille, voici Henriette, rencontrée au cours de l’été 2010. Elle, je l’avais enregistrée au dictaphone. Les expressions transcrites ici ne le sont pas pour “faire pittoresque”, mais simplement parce qu’elles sont fidèles. Je n’ai pas trouvé “minseille” et “minser” dans les dictionnaires de français régional à ma disposition, j’en ai donc inventé l’orthographe. Une “pouche” est un sac, le plus souvent en toile, qu’on utilisait lors de la cueillette des pommes. Les pois de mai sont des haricots (semés en mai, d’où leur nom) dont les rames sont très hautes. Ils constituaient l’ingrédient principal d’une soupe extrêmement populaire en Normandie au début du XXe siècle, la soupe de pois de mai.

C’est l’été, il fait lourd. Henriette s’assoit sur un banc, face à l’eau calme. Elle est venue à pied, à pas comptés : elle vit tout près, à la résidence Sainte-Estelle. Depuis combien d’années ? Elle élude la question d’un revers de la main. « Oooh là là… Trop longtemps… »

Quand on lui demande si elle connaît bien PetiteVille, Henriette s’insurgerait presque : elle est née à côté. Et d’abord, « quand PetiteVille a été bombardée, on était à la ferme au loin et on voyait tout ce qui se passait ! »

Dans le silence à peine troublé par les chants d’oiseaux, Henriette entend encore le fracas des bombes et les bruissements des réfugiés qui vivaient à la ferme. « Il y avait, je ne sais pas, quatre cents personnes dans le jardin. On les a nourries pendant des mois. C’étaient des gens qui venaient de PetiteVille. Ils dormaient dans les étables, dans la grange, dans la chambre à grains… Il y avait tellement de monde… Oh là là… Et le feu qui prenait de partout… On en a passé, de drôles de journées, vous savez… Et avec ça, il y avait encore les Allemands, et ils faisaient pas joli. C’était pas rigolo. Non, non. »

« Un jour, on faisait de la minseille pour les porcs, on coupait de la betterave et des choux avec une serpette. Les Allemands nous disent : « on a perdu une carte d’état-major, on voudrait savoir où qu’elle est passée ! » Ils l’avaient posée sur la table où qu’on minsait. Y avait là des bidons d’huile qu’on utilise quand on fauche, et les bidons cachaient la carte. Mais le temps qu’on la retrouve, ils avaient déjà pris huit otages ! Mon frère allait y passer. Je vous assure, on ne crânait pas… On n’tait bien embourrassés… »

« À la Libération, une messe a été dite dans les bois, au bout d’un pré. Deux de mes sœurs ont voulu y aller. Maman me dit : « tu restes avec moi ? — Oui oui, Maman, j’y vas pas. » Mais v’là que les Allemands qu’on croyait partis sont rarrivés de partout avec leurs engins… J’ai dit à Maman : elles vont pas revenir de la messe… »

« Ah oui, on a eu peur ! Quand on était sous la mitraille, on se cachait sous des matelas, des lits de plume. Les carreaux étaient cassés, on bouchait les fenêtres avec des pouches qu’on avait remplies de tous nos bagages. Dans les champs, on a eu des tas de vaches tuées par les éclats. Toute la volaille, aussi. Et puis à la maison, une réfugiée a été touchée. Une grand-mère de quatre-vingts ans. Elle s’est vidée de sang, et puis elle est morte. »

« Quand on a cru que c’était fini, Papa est allé creuser une tombe pour cette pauvre dame qu’était morte. Les rames à pois de mai étaient hautes comme ça… Tout à coup, les rames ont été fauchées, et Papa et le monsieur qui l’aidait à creuser ont dû sauter dans le trou pour ne pas se faire mitrailler. Ça venait de d’ssus PetiteVille, de la Grenardière. »

Le temps bascule. Au loin, deux coups de semonce : l’orage arrive. Henriette s’inquiète. « L’air monte ! » On rebrousse vite chemin vers la résidence. Tant pis, on n’aura pas le temps de parler de son mari, un voisin qu’elle a connu « étant gamins ». On n’évoquera pas non plus la vie à la ferme et à l’usine, ni ses quatre enfants ou son existence de retraitée. De toute façon, Henriette n’a pas tellement envie d’en parler, de tout ça. Chaque fois qu’on lui pose une question, elle tourne la tête et se barbouille la figure avec sa main, dans un drôle de petit rire. Et toutes ses réponses la ramènent à l’été 1944, celui de ses seize ans. Celui où elle a eu si peur. Celui où elle était bien embourrassée.