(Portraits #5, réédition)

Dimanche de fête des mères sous un ciel voilé. Une humidité et une grisaille compactes comme des balles de coton se sont répandues dans le centre-ville. Seuls quelques rares bruits de moteurs crèvent le silence mou de la mi-journée.

Je m’installe dans un café lumineux. Couleurs pastel et carrelage clair sur lesquels la vie pourrait glisser. J’ai choisi ce lieu parce qu’il est calme et que dehors, il fait un peu froid pour écrire. D’habitude, j’aime mieux les endroits plus sombres, ceux qui n’ont pas peur de la pénombre, ni de la poussière ou des aspérités. J’aime aussi l’archéologie des fonds de verre qui s’oublient, des journaux froissés sur un coin de table, des taches de café qui sédimentent à l’air libre. Quand les bars sont trop nets comme celui-là, j’ai l’impression qu’ils sont amnésiques.

Un couple de touristes assez jeunes s’attable près de moi, un Guide du Routard à la main. Ils feuillettent Ouest-France en riant. Je me demande si ce sont les titres des articles ou les noms des petites communes du bocage qui déclenchent leur hilarité. Le long de la vitrine, deux retraités touillent doucement leur café, les yeux rivés sur l’écran plat où coule une rivière de publicités. Et puis les trois hommes entrent et font exploser le silence. Ils ont la soixantaine bien tassée, le cheveu rare, le ventre qui déborde au-dessus du pantalon serré. Ils ont aussi la corpulence de ceux qui n’ont ménagé ni leurs efforts ni leur appétit. Ils jettent un œil à la télévision, demandent qu’on change de chaîne : faudrait voir à ne pas rater le Grand- Prix ! Ils commandent à boire, et leurs verres de vin blanc semblent minuscules entre leurs doigts énormes.

Entre eux, l’existence n’est qu’un long rugissement. Ils s’interpellent, hurlent, s’époumonent. Dans ce vacarme qui surgit, il est question de bêtes, de 4x4, de remorque tractée par une deux-chevaux Citroën, d’un gars qui devait venir ce matin mais qu’on n’a pas vu. Le plus grand empoigne un téléphone portable : « Allô ? Qu’est-ce tu fous ? Je suis au bar avec les deux autres, tu nous rejoins ? » Ses compagnons se cambrent, accoudés au comptoir, le menton levé bien haut. Il ne s’agit pas seulement d’occuper l’espace sonore, il faut aussi prendre possession de l’espace tout court.

Un quatrième larron finit par arriver, un pain sous le bras et une rose à la main. Il tient la fleur à la manière d’un javelot, la lance dans le porte-parapluie.

« Bon, tu prends l’apéro, ou quoi ? »
« Le patron a l’air de tourner en boule. Est-ce qu’on pourrait être servi par la patronne ? »
« C’est pas le même tarif, déjà ! »

Ils parlent comme on mange la bouche pleine, mâchouillent à peine des bouts de phrases qu’ils éructent en pluie de postillons. S’interrompent en permanence. Leurs voix se chevauchent, s’entremêlent. Les commentaires du tiercé succèdent aux vrombissements du Grand Prix. Le brouhaha enfle démesurément, on dirait qu’il va pousser les murs.

« Il ne sait pas s’il faut semer des radis cette semaine ! »
« Un prunier tout seul, il donnera jamais de prunes ! »
« C’est quoi, que tu bois ? »
« Maintenant, dès que t’arrives dans les ronds-points… »
« En dessous ! Le sèque masculin, on le met en dessous ! »
« Faut savoir où qu’est le juste milieu. Les cons c’est pas nous, alors le centre de gravité n’est pas le même ! »

Les retraités suçotent le spéculoos que le patron a posé à côté de leur café. Leurs regards se croisent, ils ne vont pas tarder à partir. Les jeunes promeneurs sont déjà debout. Ils voudraient bien payer, mais il faut se frayer un chemin jusqu’à la caisse.

À la télévision, un cheval est tombé. Le plus gros des quatre hommes fait : « Ooooh, bravo ! » en applaudissant lentement. Le plus petit se frotte les mains : c’est le 8 qui vient de chuter. Ce tiercé-là, il va payer !

« Fais voir ? Tu te fous de nous, t’as que le 13 ! »
« Non, il a le 7 aussi ! »
« Ah, la vedette, celui-là ! »

Dérisoire dans son porte-parapluie, une rose assoiffée commence à se courber.