Elle n’a pas changé depuis l’époque où nous faisions du théâtre ensemble, il y a vingt ans. Elle a toujours ce visage un peu trop long, ces yeux un peu trop globuleux, cette silhouette un peu trop vaporeuse. Le jour du grand tirage au sort de l’espèce humaine, Clothilde est passée à un cheveux de la case “jolie”. En guise de lot de consolation, elle a eu droit à la case “pas moche”. Pas de chance, personne ne lui a dit qu’on peut sauter d’une case à l’autre, si l’on veut ; qu’il suffit souvent d’un sourire, d’un rayon de soleil, du regard bienveillant de quelqu’un qui vous aime… Alors elle s’est résignée, on dirait.

Elle a la même démarche funambule que lorsqu’elle était jeune fille. Comme si elle arpentait, le plus légèrement possible, un fil de soie tendu depuis sa naissance.

Si elle levait la tête, elle me reconnaîtrait peut-être. On pourrait s’étonner en chœur de cette rencontre inattendue, si loin de notre province natale. Mais elle ne croise pas mon regard. Elle ne sent même pas qu’un passant l’observe avec insistance. Les yeux baissés, tout entière à sa démarche précautionneuse, Clothilde remonte le fil de soie de sa vie.