(Portraits #7, réédition)

« Tu fais un livre sur les gens de PetiteVille ? Alors là, mon gars, faut que tu parles des contrôles abusifs de la gendarmerie ! »

Ils ont 21 ans chacun et le tutoiement facile. Comme souvent, ils se sont installés sous le saule, au bord de l’eau, pour discuter et boire une bière. « C’est un lieu reposant… Ici, je me ressource », dit Sader, le blond mince dans un blouson rouge. « Si on vient tous les jours ? Oh non… Disons quatre-cinq fois par semaine », explique son pote Ludo, cheveux bruns et tatouage autour du biceps.

« Tu nous as vus en arrivant : on ne fait pas de bruit, on parle tranquillement, on jette nos canettes vides dans la poubelle, on ne dérange personne. Mais il y a un décret qui interdit de boire des coups dans la rue. Alors les gendarmes débarquent, et c’est toujours la même histoire : contrôle, amende… Franchement, c’était plus cool du temps de la police. Eux, ils connaissaient tous les jeunes du coin, ils savaient nous prendre. Les gendarmes d’ici, quand ils s’avancent vers toi, c’est tout de suite la main sur sur le gun, tu vois l’ambiance ? » Le décret, les contrôles, c’est à cause des jeunes qui « ne savent pas boire ». Ceux-là, explique Sader, ils se réunissent le soir, ils descendent des canettes, « et quand ils commencent à être foncedés, ils cherchent quelqu’un pour se battre… Ah ouais, c’est comme ça… T’inquiète, ça bouge, à PetiteVille ! » Lui, ça va, il est tranquille : « on me connaît ». Karaté-contact, boxe française, un peu de boxe thaï à l’armée, il sait refroidir les esprits échauffés.

Sader et Ludo n’ont pas de boulot, mais ça n’a pas toujours été le cas, loin de là. Ludo a commencé sur les chantiers à l’âge de 16 ans. Menuisier dans le BTP, il a travaillé cinq ans avant de se retrouver au chômage, il y a quatre mois. « Je vais pas te raconter d’histoires : si je peux me prendre six mois de vacances, je ne me gênerai pas. » Sader a travaillé dans des entreprises de la région et fait des mission en intérim. Mais aujourd’hui, il se prépare à retourner à l’armée. « J’ai fait trois mois et demi à l’école de troupes parachutistes, à Pau. Ça n’a pas marché parce que j’étais un jeune impulsif : j’avais dix-sept ans et demi, je manquais de maturité. Cette fois, je sais ce que je veux. J’ai un peu plus de trois mois pour me remettre en forme : jogging, pompes, piscine, vélo… » Son débit s’accélère, quand il évoque son projet : « l’armée, c’est la camaraderie, l’esprit de groupe, la cohésion. J’aime pas l’autorité, mais là c’est différent. Tu apprends des trucs. Ça te métamorphose une personne. »

En attendant le travail et l’armée, ils passent le temps. « Il n’y a rien pour les jeunes, ici. Autrefois, on allait au skate-park. Mais depuis qu’il a été reconstruit près du parc de l’Europe, on n’y va plus. Il n’y a que des connards, là-bas. Des gens qui font des problèmes pour des histoires de territoire. »

Quand ils peuvent, une fois par mois en moyenne, ils « montent » en région parisienne. « PetiteVille, faut pouvoir en partir, sinon tu pètes les plombs. » Ludo se rend à Saint-Cyr-L’École, retrouver des copains de camping qu’il connaît depuis tout petit. Sader l’accompagne pour rejoindre sa copine qui vit à Trappes. « On se déplace comme des jeunes en temps de crise, hein ! », dit Ludo. « Sans billet. La dernière fois, ça m’a coûté 90 euros d’amende. »

« Mets un peu de musique, Lud’, j’ai sorti mon cerveau pour parler bien, il va falloir que je dorme ! rigole Sader.
— C’est vrai, je ne le reconnais pas ! renchérit son pote. Depuis tout à l’heure, il me sort des mots compliqués, je suis trop étonné !
— Attends, c’est normal, il y a un papa avec nous ! », rétorque Sader.

Ludo pose son téléphone sur le muret. La voix d’un chanteur de rap se superpose aux clapotis de la rivière. Ils reprennent le flow en choeur, à voix basse. Sader s’éloigne pour passer un coup de fil : « Faut qu’on aille à l’endroit habituel », lance-t-il à Ludo en raccrochant. Avant de partir, ils veulent qu’on parle de Tom, le meilleur copain de Ludo depuis l’enfance. « Ce mec-là, c’était mon petit frère. On se voyait tous les jours, il avait la patate. On était du même village, mais lui, il est parti au collège à PetiteVille. Il est mort à quinze ans, dans un accident de la route. C’est là que j’ai commencé à dérailler dans ma tête. »

C’est en évoquant le souvenir de Tom que Sader et Ludo ont fait connaissance sous le saule. Ils ont réalisé qu’ils avaient le même ami en commun et ils ne se sont pas quittés. « C’est pour lui qu’on survit… Faut que tu l’écrives, ça ! » La phrase sonne comme un texte de rap. Mais quand on les voit s’éloigner à grandes enjambées, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’ils font beaucoup plus que survivre.