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À travers les fenêtres de l’Hôtel du Port de Léchiagat, j’aperçois le visage d’un enfant triste, qui regarde les bateaux, l’air pensif. Je vois aussi un pêcheur rajuster son maillot de corps devant les vitres et je devine l’ombre émouvante d’un couple enlacé. Au premier étage, à droite, un danseur sud-américain lisse ses cheveux noirs en vérifiant son reflet dans la glace. Dans la chambre d’à côté, un voyageur de commerce caresse la liasse de ses bons de commande de la journée. Il sourit en songeant à la gueule que tirera son patron à son retour. Un peu plus loin, il y a une très vieille dame qui se souvient d’un bal lointain, et puis un adolescent qui fume en cachette, avec l’espoir que ses parents ne percevront pas l’odeur du tabac à leur retour.

Alors forcément, je me demande pourquoi le petit garçon a tant de peine, j’essaie de comprendre pourquoi le pêcheur en maillot de corps dévale maintenant les escaliers, je tente de distinguer les traits du couple enlacé, j’imagine le bal où le danseur s’apprête à se rendre et les valses auxquelles pense la vieille dame, je songe à l’itinéraire du voyageur de commerce, et je fais le guet pour l’ado fumeur. Et toutes les histoires se déroulent dans ma tête : la raison du deuil du petit garçon, les amours du pêcheur, les rencontres du danseur, la nostalgie de la vieille dame…

À Léchiagat, l’Hôtel du Port est fermé depuis longtemps et il n’y a en réalité ni pêcheur, ni vieille dame, ni danseur argentin. Mais je m’en fous : tout est vrai, puisque je l’ai inventé, comme disait Vian, et puisque tout ça surgit pour moi quand je passe devant cette façade qui s’oublie.

Je ne sais pas trop à quoi ça sert au fond, toutes ces histoires qui déboulent en permanence, mais il y a quand même un aspect bien pratique : j’ai tellement bravé l’ennui, quand j’étais petit, qu’au moins, il n’est pas près de revenir me pourrir les journées.