C’était chaque fois la même soirée. On rentrait de la piscine ou du travail, on s’affalait tous les quatre dans le gros canapé mou de cette petite maison de la rue de Bretagne, on ouvrait une bouteille de vin et on parlait à bâtons rompus. On n’avait pas encore d’enfants à l’époque, alors Stéphane et moi, on remplissait le cendrier de mégots sans se poser de questions.

On était jeunes encore, on guettait nos trente ans à venir avec un mélange de crainte et d’excitation. On lisait les BD de Jean-Philippe Peyraud, on allait voir les films de Cédric Klapisch, on chantait Bella Ciao à l’unisson avec le disque Motivés. On parlait de politique et de littérature, de travail et du sens de l’existence. Je crois que les autres se sentaient vivre.

Chaque fois, la conversation débouchait sur le bonheur. Je disais : je ne sais pas ce que c’est. Ça énervait ma meilleure amie, et j’imagine rétrospectivement que ça blessait ma compagne. Elles disaient : c’est parce que tu ne veux pas le voir. Tu as un métier stimulant qui fait rêver les gens, une vie équilibrée, un entourage qui t’aime. Tu devrais.

Alors, chaque fois, je les interrogeais un par un, en plantant mes yeux froids dans les leurs : “tu es heureux, toi ?” Et chaque fois, ils me répondaient “oui”. Un “oui” grave et pesant qui me faisait comme un sac de pierres au fond du ventre. Ils concluaient : mais toi, tu es inapte au bonheur. On rouvrait une bouteille de vin, Stéphane allait s’activer en cuisine et on parlait d’autre chose pendant que j’oscillais dans le doute : soit il me manquait une fonction vitale, soit j’étais le seul de nous quatre à garder un peu de lucidité. En tout cas, quelque chose ne tournait pas rond. Et puis, le temps passant, j’ai arrêté de me poser la question : inapte ou lucide, je n’avais plus besoin de chercher. La vie a suivi son cours ; j’ai eu des emmerdes et des bonheurs. Des petits, des grands, mais pas LE. Juste des.

Sauf qu’un jour, quelqu’un est entré, comme le dit si joliment Anita. Et que cette nouvelle venue a fait beaucoup plus que compter pour moi : elle a fait étinceler ma vie. Peut-être qu’un jour je réussirai à écrire un billet qui dira comme elle belle, comme elle est vivante, comme elle respire, comme sa voix m’apaise et m’envoûte, comme elle pose sur le monde une profondeur qui le répare. Mais même si j’y arrive, elle aura un petit rire de dérision gênée ; quand j’essaie de lui dire comme elle est belle, avec mes mots tout patauds, elle croit que je me fous d’elle.

Ce matin, je me suis réveillé à ses côtés, comme tous les matins depuis trois semaines. Et comme tous les matins depuis trois semaines, j’ai d’abord été saisi par la peur : ces réveils-là, je les ai tant rêvés avant de les vivre que j’ai toujours un doute : et si ça n’était encore qu’un rêve ? Et si j’allais me réveiller dans ma vie d’avant ? Mais elle m’a souri doucement, et ce sont tous les sourires du monde qui se sont engouffrés dans mes yeux. Et quand elle est partie travailler, elle m’a embrassé. Quatre fois. Quatre fois, elle a projeté en moi son regard doux et crépitant d’intensité, ce regard qui m’enveloppe de bonheur indicible.

Alors maintenant, je le sais. Rue de Bretagne, il y a dix ans, on se trompait tous les quatre : ce truc existe et j’étais apte.