Mon amour, je te connais depuis toujours, mais je t’ai longtemps tourné autour, de loin en loin, avant de me risquer à t’aborder. Il faut dire que tu m’intimidais, avec tes faux airs de grande dame. Bêtement, j’avais un peu trop prêté l’oreille aux mauvaises langues qui prétendaient que tu étais hautaine, élitiste et glacée.

Je le sais bien, maintenant, ces gens-là n’auraient pas pu se tromper plus lourdement à ton sujet. C’est vrai que tu es aussi exigeante et farouche que tu es belle, mon amour ; mais tu as toujours eu les bras grands ouverts pour ceux qui voulaient s’y réchauffer. Et moi, le jour où je me suis enfin décidé, il m’a suffit d’une seconde pour savoir que j’avais fait le bon choix. Alors, comme tant d’autres avant moi, je me suis laissé entraîner dans ta danse imprévisible et fantasque. Et je peux dire que tu as fait de ma vie un feu d’artifice.

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Tu m’as surpris à chaque carrefour, réconforté parfois, illuminé quand je tâtonnais dans la nuit. Tu m’as fait errer, voyager, entrevoir des mondes insoupçonnés et rencontrer des humains précieux. Et puis tu as nourri chacune de mes fringales, tu m’as fait rire, et bander, et chialer, et douter. C’est comme si j’étais né une seconde fois, le jour où je t’ai rencontrée. Oh, bien sûr, il y a aussi eu des cris, entre nous, quand tu m’exaspérais. Tu te souviens de ces longues soirées où, tout en me caressant l’âme, tu m’ouvrais insidieusement les yeux sur le monde ? Je mentirais si je disais que j’ai adoré tout ce que tu m’as donné à voir. Mais toi, toi, je t’ai aimée au premier regard, et j’ai su immédiatement que nous deux, c’était pour la vie.

Pendant des années, j’ai cru naïvement que tu serais là pour toujours. Sauf qu’aujourd’hui, je vois bien qu’ils veulent te tuer, mon héroïne. Et ne va surtout pas t’imaginer qu’ils auront une seconde d’hésitation, ces salauds. Ils te pulvériseront sans sourciller parce que tu es trop dangereuse pour eux. Tu brises les chaînes, tu sèmes la tolérance et l’amour de la vie, tu te ris des morales et des prédicateurs au front bas, tu libères les opprimés et ridiculises les oppresseurs, tu fais reculer l’ignorance et la haine, tu répands le désordre et la subversion. Bref, tu fais n’importe quoi, mon amour.

Tes ennemis ont besoin d’une population éteinte, macérée dans la frustration et les renoncements, pour asseoir leur pouvoir et faire fructifier leur business. Et toi, folle que tu es, tu rallumes l’envie dans le corps des vivants ? Tu ne t’attendais quand même pas à ce qu’ils te laissent foutre le bordel à ta guise, dis ?

Avoue que tu ne les avais pas vus venir, avec tes idées larges et ta bienveillance à la con. Tu les as laissés t’approcher lentement. Te cerner en douce. Resserrer leurs rangs autour de toi, pour te priver d’air et te faire crever à petit feu. Je ne sais pas si c’est trop tard, mais je sais qu’ils sont là, menaçants, les yeux rivés sur toi. Les uns avec leurs kalachs et leur haine vociférante, les autres avec les mensonges qu’ils ont engraissés sur le dos de la misère et de la peur. Moi, je n’ai ni kalach ni réseaux tapis dans l’ombre, mais je te le promets, mon amour, je ne te laisserai jamais tomber. Tant qu’il me restera un peu de ce feu que tu as allumé au fond de mes yeux, j’essaierai de toutes mes forces de contribuer à propager l’incendie. Et chaque fois que les flammes redoubleront, je crierai ton nom, Culture.

Illustration : Terpsichore par Jean-Marc Nattier (1739). Terpsichore est la muse de la poésie légère et de la danse.